Dossier /

Adam le Torse de la Tamise

En septembre 2001, tandis que toute la planète est sous le choc des attentats de New York, le corps mutilé d'un jeune garçon est retrouvé dans la Tamise. Un torse sans tête ni membres, que les policiers nomment Adam. L'enquête extraordinaire qui débute les conduit rapidement à une pratique d'un autre temps : la sorcellerie...

Les policiers lancent une vaste enquête qui sort de l'impasse grâce à l'intervention d'experts en religion africaine qui mettent en évidence des pratiques rituelles sacrificielles.
Retour sur une affaire choquante qui révèle le vrai problème que représente encore aujourd’hui la sorcellerie.

 

Septembre 2001

Le 21 septembre 2001, un passant londonien croit voir un tonneau dans la Tamise depuis le Tower Bridge mais c'est finalement une forme humaine qu'il identifie dans le courant boueux du fleuve. Il signale ce qu'il croit être un corps aux autorités immédiatement. La police fluviale sort des eaux un mile plus loin le corps mutilé d'un enfant de sexe masculin à la peau noire, vêtu d'un short orange.

Tower Bridge à Londres

Sa tête et ses membres ont été tranchés.

«La coupe était nette, les os intacts. Ceux qui avaient fait ça possédaient des notions d'anatomie. Nous n'avions jamais rien vu de pareil», commente l'inspecteur Will O'Reilly. Les investigations commencent mais très vite les policiers se retrouvent dans une impasse. Personne ne réclame le corps de l'enfant, il ne correspond à aucun signalement de disparition. Le médecin légiste estime l'âge de l'enfant entre 4 et 7 ans et d'après lui, il a passé entre 5 et 10 jours dans les eaux de la Tamise.
Le jeu des courants empêche toute tentative de retracer le parcours du corps pour essayer d'établir le point de chute. Le seul indice est le short orange que porte le jeune garçon. Il est de fabrication allemande et n'a été vendu qu'à 120 exemplaires. Les traces de sang coagulé retrouvées sur le vêtement permettent de dire qu'il a été enfilé sur le corps après la mort de l'enfant.

Nelson Mandela

C'est à l'occasion d'un appel lancé par Scotland Yard à la télévision pour essayer d'identifier le garçon, qu'un spectateur prend contact avec la police pour avancer l'hypothèse d'un rituel sacrificiel africain. Les enquêteurs prennent l'information très au sérieux et font appel au professeur Hendrik Scholtz, pathologiste reconnu, spécialiste de ce genre de situation. S'ils pensent d'abord à un cas de muti, un rituel sud-africain qui doit porter chance, la piste est définitivement écartée à l'examen du corps et l'hypothèse du meurtre sacrificiel devient la plus plausible.

L'affaire est sous l'autorité du commandant Andy Baker. L'homme décide de baptiser le torse de l'enfant Adam pour que tout le monde se souvienne qu'il s'agit d'une personne ; il fait appel à Nelson Mandela pour obtenir la collaboration des services africains. 50.000 £ de récompense est promis pour toute information menant à la résolution du crime.  Enfin, il mobilise toutes les ressources scientifiques disponibles pour brosser un «un portrait scientifique du garçon».
 

Une enquête exemplaire

À partir de ce moment-là, toutes les disciplines scientifiques de la police sont sollicitées. Séquençage ADN, analyse de la peau, des dents, des os, de l'intérieur de l'estomac du garçon... Et finalement, échantillonnage des pollens retrouvés dans ses poumons. L'inspecteur Will O'Reilly part avec un expert parcourir la zone géographique délimitée par les scientifiques pour aller y faire des prélèvements. Tous les échantillons sont comparés à leur retour et certaines correspondances apparaissent. Les résultats permettent de réduire les recherches à une bande comprise entre les villes d'Ibadan et de Benin City, berceau des Yorubas.

La déesse de la rivière Oshun

Les enquêteurs en sont là lorsqu'un nouvel expert révèle des conclusions similaires. Il s'agit de Richard Hoskins, un universitaire spécialiste des questions de religion africaine. Il se joint à l'équipe de chercheurs et finit par faire le rapprochement entre Adam et un culte animiste «juju», mieux connu sous le nom de vaudou, rendu à la la déesse de la rivière Oshun, grande figure du panthéon yoruba, dont la couleur est le orange. Hoskins retrace le déroulement du rituel aux scientifiques et évoque la présence obligatoire d'une potion. Les médecins découvrent alors dans l'intestin du garçon un mélange d'os broyés, d'argile, de particules d'or et de graines de Calabar. Cette plante extrêmement puissante est utilisée comme sédatif durant les rituels mais elle peut également tuer.

Un Vase ancien pour la préparation des potions

Les enquêteurs se retrouvent donc avec la preuve que l'enfant a grandi au Nigéria, qu'il est arrivé en Angleterre très récemment, manifestement pour y être tué en sacrifice dans le but de porter chance à une organisation ou un projet naissant. Quelques témoignages de femmes de prêtres exorciseurs permettent d'arrêter plus de 20 personnes dans le cadre de l'affaire.

C'est tout un réseau de trafic d'enfants entre le Nigéria et la Grande Bretagne qui mis à jour mais Scotland Yard déclare que les vrais responsables sont encore en liberté.

En 2011 soit 10 années après les faits, une femme nigérienne du nom de Joyce Osiagede, dit connaître l'identité de l'enfant. Son serait Ikpomwosa. Elle se serait occupée de lui durant les quelques jours qu'il a passé en Allemagne avant d'être emmené en Grande Bretagne. Elle l'aurait remis à un certain Bawa, qui l'a menacé de mort si elle révélait quelque chose, et qui a disparu de la circulation depuis. Ce témoin n'est pas totalement fiable dans la mesure où elle a déjà fait déplacer les inspecteurs de Scotland Yard en 2007 pour soit disant révéler la vérité mais a préféré se taire durant l'interrogatoire. Elle souffre de problèmes psychiatriques, ce qui gêne les enquêteurs même s'ils ont la conviction qu'elle sait quelque chose.

En 2013, depuis le Nigeria, Joyce Osiagede révèle aux Inspecteurs que le nom de l'enfant est Patrick Erhabor, Ikpomwosa étant son nom natif, et que le nom de sa mère est Oghogho. L'enfant aurait été acheté à cette dernière en Allemagne. Bawa serait un dénommé Kingsley Ojo, avec qui elle avait partagé un logement un temps. Elle affirme par contre s'être trompée sur l'identification de l'enfant sur une photographie circulant déjà dans la presse Web.

Kingsley ;Ojo n'est pas un inconnu de la Police. En 2004, ce Beninois avait été condamné à 4 ans et demi de prison pour trafic au Royaume Uni. Arreté en même temps qu'une vingtaine de personnes, il était déjà à l'époque suspecté de trafic d'êtres humains, mais sans preuves permettant de le condamner pour ce motif. Notamment, des recherches sur l'ADN de l'enfant de la Tamise avait été effectué chez lui, sans résultats. L'analyse des os de l'enfant avait pu determiner son type d'alimentation, correspondant à un régime alimentaire Béninois, de la même origine qu'Ojo donc. En fait, la Police suspecte Ojo de ne pas être le tueur de l'enfant, mais un rouage clé dans son parcours.

L'enquête continue.

 

La sorcellerie, un problème à prendre en compte

«Il fallait un motif très sérieux pour le faire venir en Angleterre à cette seule fin», déclare le professeur Richard Hoskins. Sa conviction est que l'enjeu était considérable pour les responsables du drame et qu'ils ont en effet emmené Adam dans le seul but de le faire périr selon le rite pour amener la chance sur leur projet de trafic d'enfant. L'ethnologue a depuis cette affaire, participé à plus de 25 enquêtes traitant de questions similaires.

Une cérémonie de sorcellerie

Le Haut Comité aux Réfugiés (HCR) lançait en 2009 un appel à la vigilance sur la question de la sorcellerie. Les experts relevaient l'extrême violence faîte aux personnes accusées de sorcellerie dans le monde entier. La puissance des croyances est énorme mais ne pose aucun problème tant qu'elle n'aboutit pas à une violation des droits de l'homme.
Les sacrifices humains existent encore. Les accusés reçoivent des traitements très durs, souvent battus physiquement ou bannis même si ce sont des enfants. Les rituels d'exorcisme et les procès sous forme de supplices – visant à déterminer la culpabilité ou l'innocence des présumés sorciers – sont souvent brutaux et vont jusqu'à provoquer la mort de l'enfant.

Des enfants en danger car considérés comme sorciers

Jeff Crisp, chef du service de l'évaluation et de l'élaboration de la politique générale au HCR, a noté que dans certains pays, «les accusations de sorcellerie constituent des problèmes de protection des réfugiés parmi les plus graves rencontrés par le HCR.»
 

Bibliographie

Imagining the Dark Continent: the Met, the media and the Thames Torso
Todd Sanders
Cambridge Anthropology
2003

Jail for torso case people smuggler
Rosie Cowan pour le journal The Guardian,
2004

Roi sorcier, mère sorcière : parenté, politique et sorcellerie en Afrique noire, Structures et fêlures
Alfred Adler
Éditions du Félin
2006

Sorcellerie et univers religieux chrétien en Afrique
Benjamin Sombel-Sarr
L'Harmattan
2008

La sorcellerie en France aujourd’hui
Dominique Camus
Éditions Ouest-France
2010
 
L'inefficacite de l'Église face a la sorcellerie africaine
Kiatezua Lubanzadio Luyaluka
L'Harmattan
2010


Étiquettes: Adam   Patrick Erhabor   Torse de la Tamise   Torso in the Thames