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Anna Politkovskaia

Anna Politkovskaïa est une journaliste russe qui a été assassinée le 7 octobre 2006 devant son domicile. Cette femme de 48 ans était connue pour son opposition à la politique du Président russe Vladimir Poutine et ses prises de position quant à la question tchétchène. Même si tous les soupçons se sont tournés vers le Kremlin lors de sa disparition, aujourd’hui, personne n’est en prison pour son assassinat. Elle est la 51e journaliste russe à être tuée depuis le début de l’ère Poutine.

On est le 7 octobre 2006.

Le Président Russe Vladimir Poutine fête son 54e anniversaire.

Il est 17h10. Dans un immeuble moscovite, rue Lesnaïa, c’est la stupeur et l’indignation. On vient de retrouver le corps sans vie de la journaliste d’opposition russe Anna Politkovskaïa dans la cage d’escalier, près de l’ascenseur de l’immeuble. Près d’elle, les officiers de police découvrent un pistolet Makarov 9mm ainsi que 4 douilles.

Les questions et les rumeurs se bousculent et se propagent à une vitesse folle: mais qui a tué cette mère de 2 enfants, journaliste reconnue et réputée?

Très vite, des hommages se font entendre. Le monde entier est consterné: l’assassinat d’Anna Politkovskaïa remet en question le principe même de la liberté de la presse.

Anna Politkovskaïa - DR

 

En hommage à Anna

 L’association «Reporters sans Frontières» se dit abasourdie «par cette nouvelle tragique, qui est annoncée le jour même de l'inauguration à Bayeux, par l'organisation, du Mémorial des reporters, bâti pour rendre hommage aux journalistes tués dans le monde depuis 1944. Les meurtres de nos confrères (...) doivent faire réaliser à la communauté internationale à quel point il est urgent d'agir pour assurer la protection des reporters».

A Novaïa Gazeta, le journal indépendant pour lequel travaillait Anna depuis juin 1999, on pleure celle qui couvrait la guerre en Tchétchénie. «Aujourd’hui, nous ne savons pas qui l’a tuée» écrivent-ils sur la page d’accueil de leur site internet. Mais ils avancent quelques pistes: «C’était soit une vengeance de Ramzan Kadyrov (l'homme fort et Premier ministre à Grozny, soutenu par le Kremlin), dont elle a beaucoup parlé et écrit, ou de ceux qui voulaient que le soupçon tombe sur lui».

La communauté internationale est sous le choc. A l’annonce de ce meurtre, Thomas Hammaberg, Commissaire Européen des Droits de l’Homme déclare: «Ce meurtre est le signal d'une crise majeure concernant la liberté d'expression et la sécurité des journalistes en Russie».  Les autorités russes ne sont jamais parvenues à enquêter sur des «tentatives de meurtre» visant Anna Politkovskaïa et des «menaces» d'attenter à sa vie, regrette le commissaire.

«Maintenant, elles n'ont plus d'excuses pour enquêter en profondeur sur les circonstances de sa mort et de punir ceux qui ont commis ce crime déplorable». Pour lui, Anna Politkovskaïa était «un des plus importants défenseurs des droits de l'homme dans la Russie d'aujourd'hui». «Si tout le monde ne partageait pas ses analyses, personne ne remettait en cause son professionnalisme, son courage et son engagement personnel pour faire la vérité sur des questions politiques controversées. Sa mort est une grande perte pour la Russie et pour la cause des droits de l'homme».

 

La Russie tarde à intervenir

Alors que tous ont fait leurs déclarations dans les 24 heures qui ont suivies l’annonce de la mort d’Anna Politkovskaïa, le Kremlin, lui, a pris son temps pour rendre hommage à la journaliste d’opposition.

En effet, le Président russe Vladimir Poutine, ne s’est exprimé que le 10 octobre, soit 3 jours après l’assassinat, lors d’un voyage officiel en Allemagne, en déclarant: «quel que soit l'auteur du crime et ses motivations, nous devons déclarer que c'est un crime horrible et cruel. Bien sûr, il ne doit pas rester impuni». Il a aussi précisé que les publications d’Anna Politkovskaïa n’avaient pas grande influence sur l’opinion russe.

Pour Sergueï Iastrjembski, représentant spécial du président russe, il y a des coïncidences qui deviennent troublantes: «Un nombre manifestement excessif de coïncidences de morts retentissantes de personnes qui, de leur vivant, se sont positionnées en opposants au pouvoir russe en place, avec les manifestations internationales auxquelles participe le président de la Fédération de Russie est pour le moins inquiétant». Il n’a pas hésité à ajouté: «Quoi qu'il en soit, on a bien l'impression d'être en présence d'une campagne bien orchestrée ou même de tout un plan de dénigrement continu de la Russie et de sa direction».

Hommage français - DR

 

Mais qui est Anna?

Anna Stepanovna Politkovskaïa est née à New York le 30 août 1958 de parents diplomates. Elle fait ses études de journalisme en Russie, à Moscou, et les termine brillamment en 1980 avant d’entamer une carrière au journal Izvestia. En juin 1999, elle rejoint l’équipe du journal Novaïa Gazeta, un bi-hebdomadaire, profondément indépendant du régime russe, dénonçant les dérives du pays. Dans ce journal, ainsi que dans ses livres, Anna Politkovskaïa montre du doigt les violations des Droits de l’Homme dont se rendaient coupables les forces fédérales en Tchétchénie, et en particulier la milice de Ramzan Kadyrov. Mais elle n’oubliait pas pour autant son rôle de mère, avec sa fille Véra et son fils Ilia.

Elle a toujours voulu dénoncer les dérives de l’ère Poutine, et la violation constante des Droits de l’Homme en Tchétchénie. Cela lui a valu des procès, des emprisonnements, et des menaces, qu’elle n’a pas toujours prises au sérieux.

Exactions dénoncées par Anna

En février 2001, Anna Politkovskaïa a connu les geôles tchétchènes, puisqu’elle a été emprisonnée par les forces russes au Sud de la Tchétchénie, dans la région de Chatoï. Motif de cette incarcération: elle a «enfreint les règlements en vigueur pour les journalistes». Elle travaillait à ce moment-là sur un centre de détention de l’armée. Durant cette période, elle aurait été menacée de viol et de mort. On lui aurait même fait comprendre qu’il pourrait arriver des choses atroces à ses enfants.

En 2001, elle a dû partir vivre en Autriche, suite à une succession de mails menaçants. Les courriers électroniques parlaient d’un officier de police, Sergueï Lapine, qui voulait se venger suite à des accusations atroces sur ce qu’il avait pu faire à des civils. Il a d’ailleurs été interpellé en 2002 pour ces accusations là, puis a été relâché (les charges avaient été abandonnées). Mais lorsqu’elles ont repris en 2005, il a été à nouveau capturé puis jugé et condamné à 11 ans de prison.

Lors de la prise d’otages du théâtre de la rue Melnikov à Moscou en 2002, elle a participé aux négociations, sa spécialité étant la défense des victimes de la guerre en Tchétchénie. Lorsqu’elle a voulu intervenir lors de la prise d’otage de l’école de Beslan en 2004, Anna Politkovskaïa a été empoisonnée pour qu’elle ne puisse pas y participer. La nature du poison n’ayant jamais pu être déterminée, (les analyses sanguines ont été détruites par erreur paraît-il…). Pour elle, ce sont les services spéciaux qui l’ont empêchée de se rendre à Beslan.

Pour son engagement, elle s’est vue décerner un grand nombre de prix. En 2002, elle a reçu le prix Courage en journalisme par l’IWMF, International Women’s Media Foundation. La Pen Club l’a aussi primée pour ses enquêtes cette année là.

En 2003, c’est l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) qui lui décerne le prix du journalisme et de la démocratie.

Enfin en 2004, elle a reçu le prix Olof Palme pour les Droits de l’Homme, qu’elle a partagé avec d’autres journalistes, Lyudmila Alekseyeva et Sergueï Kovalyov. 

 

L’affaire Politkovskaïa aujourd’hui

Le 9 octobre 2007, le procureur général Tchaïka a annoncé que «l’affaire Politkovskaïa a été élucidée». 10 suspects arrêtés, le commanditaire du meurtre toujours recherché.

En juin 2008, l’enquête est close et se solde par la mise en examen de 4 suspects (3 originaires de Tchétchénie et un officier du FSB, service fédéral de sécurité de la fédération de Russie). En revanche, aucun commanditaire n’a été retrouvé et le principal exécutant présumé de son assassinat est en fuite.

Le 19 février 2009, c’est la stupéfaction, le tribunal militaire de Moscou acquitte les suspects (les frères Makhmoudov et Sergueï Khadjikourbanov).

Aujourd’hui, personne n’a donc été jugé coupable du meurtre d’Anna Politkovskaïa. Elle repose au cimetière de Troïkourovskoïe à Moscou. 

 

Anna Politkovskaïa en quelques dates

  • 30 août 1958 : naissance d’Anna Politkovskaïa à New York.
  • 1980 : Anna termine ses études de journalisme à Moscou
  • juin 1999 : elle écrit pour le journal indépendant Novaïa Gazeta
  • février 2001 : elle est retenue de force en Tchétchénie pour avoir « enfreint les règles en vigueur pour les journalistes »
  • 2001 : elle part se réfugier en Autriche après avoir reçu des menaces par mail.
  • 2002 : elle reçoit le prix courage en journalisme de l’IWMF
  • 2002 : elle participe aux négociations lors de la prise d’otage du théâtre de la rue Melnikov à Moscou
  • 2002 : elle reçoit le prix du Pen Club international
  • 2003 : elle reçoit le prix du journalisme et de la démocratie décerné par l’OSCE
  • 2004 : elle reçoit le prix Olof Palme pour les Droits de l’Homme.
  • 2004 : Anna est empoisonnée alors qu’elle doit aider aux négociations de la prise d’otage de l’école de Beslan.
  • 7 octobre 2006 : assassinat d’Anna Politkovskaïa
  • 7 décembre 2006 : elle a été déclarée 51e Héros de la liberté de la presse mondiale par l’Institut International de la Presse
  • 9 octobre 2007 : le procureur général annonce que le meurtre est élucidé
  • juin 2008 : l’enquête sur sa mort est close : mise en examen de 4 suspects (3 tchétchènes et 1 officier du FSB)
  • 19 février 2009 : tribunal militaire de Moscou a acquitté les suspects.

Bibliographie

Ouvrages d'Anna Politkovskaïa publiés en français 

  • Voyage en enfer: Journal de Tchétchénie,\
    trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain
    éditions Robert Laffont
    mai 2000
     
  • Tchétchénie, le déshonneur russe
     trad. Galia Ackerman, préf. André Glucksmann
    éditions Buchet-Chastel 
    2003
    rééd. Gallimard, coll. « Folio Documents »
    2005
     
  • La Russie selon Poutine
    trad. Valérie Dariot
    éditions Buchet-Chastel 
    2005
    rééd. Gallimard, coll. « Folio Documents »
    2006
     
  • Douloureuse Russie : Journal d'une femme en colère
    trad. Natalia Rutkevich, sous la dir. de Galia Ackerman
    éditions Buchet-Chastel 
    septembre 2006
    rééd. Gallimard, coll. « Folio Documents »
    2008
     
  • Qu'ai-je fait ?
    trad. Ada et Galia Ackerman
    éditions Buchet-Chastel 
    2008

Ouvrage sur Anna Politkovskaïa

  • Hommage à Anna Politkovskaïa
    Galia Ackerman, Nicolas Bokov, Elena Bonner, et al. (trad. de l'anglais par Sylvie Filkenstein et du russe par Galia Ackerman)
    éditions Buchet-Chastel
    2007

Filmographie

  • Une femme à abattre
    Téléfilm
    2008
    réal. Olivier Langlois
    prod. Arte France, France 2, Raspail Production