Chinatown

Sorti en 1974, Chinatown est un film noir dirigé de main de maître par Roman Polanski. Écrit par Robert Towne, le scénario s'inspire de la véritable Guerre de l'Eau qui s'est tenue entre la vallée de l'Owens et la ville de Los Angeles. Film mythique par bien des aspects, Chinatown a connu un succès public et critique qui a résisté au temps. Il a également contribué à propulser Jack Nicholson au rang de star internationale et relancé la carrière de Faye Dunaway.

Los Angeles, 1937. Une sécheresse réelle ou provoquée accable la ville. J.J. Gittes (Jack Nicholson), détective spécialiste des infidélités conjugales, reçoit la visite d'une (fausse) Evelyn Mulwray qui lui demande de filer son époux, Hollis, haut fonctionnaire du Service des Eaux. Il accepte et apprend que Mulwray s'oppose à la construction d'un barrage destiné à alimenter en eau les environs de Los Angeles. Plus tard, il apparaît évident que le projet n'a pas été imaginé pour aider les fermiers mais pour enrichir une poignée de grands capitalistes, tel le multimillionnaire Noah Cross (John Huston) qui se trouve être le père d'Evelyn. Au moment où la presse publie les clichés pris par Gittes prouvant les aventures extra-conjugales d'Hollis Mulwray, l'épouse de ce dernier, la vraie Evelyn Mulwray (Faye Dunaway) apparaît et menace le détective de poursuites judiciaires. Puis Hollis Mulwray est retrouvé mort. Gittes poursuit l'enquête à ses risques et périls...

 

Une histoire presque vraie

Le scénario de Robert Towne, plusieurs fois récompensé, s'inspire d'un scandale réel, la Guerre de l'Eau de Californie. La lutte autour des ressources naturelles dans cette région semi aride fait partie intégrante de son histoire et de sa construction. La rareté de l'eau freinant le développement de L.A, Frederick Eaton, élu maire en 1898, décide de nommer son ami William Mulholland à la tête du récent département de la gestion des eaux et de l'énergie. Ils ont des vues sur la vallée de l'Owens, qui pourrait fournir grâce à un aqueduc suffisamment d'eau pour éponger les besoins des habitant d'une Los Angeles autrement plus peuplée. Il leur faudra plusieurs années de manipulations en tous genres pour acquérir plus ou moins légalement les droits sur l'eau d'une région qui ne leur appartient pas mais dont ils ont besoin pour leur aqueduc.

Ils convainquent les fermiers locaux qui n'arrivent pas à arriver à un accord satisfaisant entre eux sur la gestion de l'eau de manière locale, que l'aqueduc est la solution à nombre de leurs problèmes. Ils finissent par racheter toutes les terres qui sont sur le passage de l'aqueduc et lancent le projet de construction en 1905. Les campagnes de communication en faveur de l'aqueduc sont massives, les habitants de Los Angeles se laissent finalement convaincre que l'aqueduc est la SEULE solution au développement de leur ville, les fermiers quant à eux, se voient promettre des sommes faramineuses pour leur terres. L'exploitation commence en 1913 et le débit est tel que toute la région de l'Owens est rendue presqu'aride en 1924 alors qu'on l'appelait la Suisse des États-Unis. Les fermiers se rebellent, mais rien n'y fait, Los Angeles possède 90 % des droits sur l'eau et ne compte pas aider ses voisins. L'agriculture s'éteint progressivement dans la vallée de l'Owens.

Le 1er Aqueduc de Los Angeles, dont la construction fit scandale

Cette guerre de l'eau se poursuit encore au 21eme siècle puisque des comités se sont créés dans la vallée pour exiger réparation. Condamnée plusieurs fois depuis 1997, Los Angeles a finalement daigné accorder un peu d'eau à la vallée de l'Owens mais les dommages causés par la surexploitation de l'eau sont déjà irréversibles et la vallée est en cours de désertification.  

 

Polanski ou l'art du polar

Choisi par Evans car il n'est pas américain, Roman Polanski ne comprend rien à la lecture du scénario mais finit par accepter, même s'il n'a pas remis les pieds à Los Angeles depuis que sa femme y a été assassinée. Il réécrit en partie l'histoire, principalement pour la simplifier, éliminer un grand nombre de personnages secondaires qu'il juge inutiles, mais également pour y inclure une histoire d'amour entre Gittes et Evelyn et obtenir une fin tragique. Sur ce dernier point, la lutte est acharnée durant tout le tournage mais Polanski ne lâche rien et écrit la scène finale à quelques jours du tournage. Evans le producteur et Towne le scénariste voulaient une fin heureuse, mais Polanski refuse, c'est d'ailleurs bien pour son cynisme et son regard lucide sur les USA qu'il a été engagé.

Polanski sur le tournage de Chinatown



Gittes et Evelyn dans un superbe plan, l'une des marques de fabrique de Polanski

​​​​A cette conquête de l'eau, on peut aisément comparer la conquête du Nouveau Monde, suivant les grands fleuves. L'élément aquatique est présent durant tout le film, lac, rivière, marécages... L'eau et  tout ce qu'elle évoque de trouble, de remous, de courant, de fonds marins est un personnage à part entière de Chinatown. L'homme tente de la retenir, de la diriger, de la maîtriser, mais jusqu'à quand se laissera-t-elle faire ? Le choix du prénom Noah, synonyme de Noé qui construit l'arche pour sauver la création du déluge, est un clin d'œil qui participe à faire de Chinatown un film mythique qui raconte la fondation des États-unis, celle d'Hollywood aussi. Les références à Orson Welles ou Humphrey Bogart sont nombreuses.

Polanski opte pour un processus de narration sans voix off, la caméra étant simplement placée le plus souvent derrière l'épaule de Gittes, ce qui donne au spectateur un rôle d'observateur en temps réel et le plonge au cœur de l'action. C'est Gittes que l'on suit et personne d'autre, on découvre donc toutes les informations en même temps que lui. C'est un parti pris très réaliste caractéristique du cinéma de Polanski : "Mon premier vrai travail a consisté à rendre le personnage de Gittes subjectif. Ce qui créé l'atmosphère dans les livres de Chandler ou de Dashiell Hammett, c'est que c'est écrit à la première personne. On doit avoir l'impression de vivre les aventures du détective privé, avec lui, l'impression d'être le témoin invisible de tout ce qui se passe. Il ne faut donc pas de scène vécue ailleurs qu'en sa présence." (L'Express, décembre 1974).

 

Chinatown

​​​​​​​Le choix du titre est d'autant plus audacieux que l'on ne voit pas une seule image du quartier chinois de Los Angeles jusqu'à la scène finale. Polanski considérait qu'il fallait au moins une scène dans ce décor pour justifier le choix du titre. Robert Towne raconte qu'il a passé beaucoup de temps avec la police de Chinatown pendant l'écriture de son scénario. Les témoignages qu'il a recueillis ont nourri tout l'univers du film et ont servi à Polanski dans la manière dont il a remanié la scène finale. 

Le quartier de Chinatown à Los Angeles

Le film se termine sur la réplique mythique adressée à Gittes: «Forget it Jake, It's Chinatown...» (Laisse tomber Jake, ici c'est Chinatown...)

Cette réplique est inspiré de récits de flics qui disaient à quel point leur boulot était compliqué dans le quartier. Les habitants parlaient tellement de dialectes différents, les relations entre les clans étaient tellement complexes, que les policiers ne savaient pas au final si leurs interventions aidaient ou desservaient la population aux prises avec l'influence des gangs. Ayant constaté cela, ils ont pris le parti d'en faire le moins possible (As little as possible...). Et c'est bien le sentiment auquel nous conduit Polanski dans la scène finale, où le spectateur assiste avec les habitants de Chinatown à la tragédie, sans pouvoir rien faire, accablé par ce qui se passe, comme si le pouvoir de ce Chinatown qui n'a pourtant été qu'évoqué jusque là se révélait enfin. 

Chinatown à New York

Certains critiques vont jusqu'à dire que le film touche à la perfection. Il avait été pensé comme une trilogie sur la fondation de Los Angeles par Robert Towne, Jack Nicholson tournera d'ailleurs le 2nd volet mais le succès n'est pas au rendez-vous et l'aventure Chinatown s'arrête.

Jack Nicholson dans Chinatown

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En quelques dates

  • 1898: Élection de Frederic Eaton comme maire de Los Angeles, début de la Guerre de l'Eau avec la vallée de L'Owens
  • 1913: Fin de la construction de l'aqueduc de Los Angleles
  • 1970: Construction d'une 2nd Aqueduc qui relance la polémique
  • 1974: Sortie du film Chinatown
  • 1974: Robert Towne reçoit l'Oscar du meilleur scénario
  • 1974: Jack Nicholson reçoit le Golden Globe du meilleur acteur, ainsi que Faye Dunaway pour les actrices
  • 1983: La cour Suprême de Californie tranche en faveur du comité de la vallée de l'Owens et condamne la ville de Los Angeles à redistribuer une partie de l'eau à la vallée d'ici 2003
  • 1998: Chinatown est classé 19ème dans le top 100 de L'American Film Institute
  • 2003: La redistribution de l'eau n'est que partielle, la lutte continue.

Filmographie sélective de Roman Polanski​​​​​​​

  • Carnage
    2012
  • The Ghost Writer 
    2010
  • Chacun son cinéma 
    2007 
  • Oliver Twist 
    2005 
  • Le pianiste 
    2002 
  • La neuvième porte 
    1999 
  • La jeune fille et la mort 
    1994 
  • Lunes de fiel 
    1992
  • Frantic 
    1988 
  • Pirates 
    1986 
  • Tess 
    1979 
  • Le locataire 
    1976 
  • Chinatown
    1974 
  • Quoi? 
    1972 
  • Macbeth 
    1971 
  • Rosemary's Baby 
    1968 
  • Le bal des vampires 
    1967 
  • Cul-de-sac 
    1966 
  • Répulsion 
    1965 
  • Les plus belles escroqueries du monde 
    1964 
  • Le couteau dans l'eau 
    1962