Economie Criminelle

Extorsions, détournements, fraudes, sociétés écran, contrefaçons, autant d’activités qui font partie intégrante de l’économie criminelle. Véritable monde souterrain de l’économie mondiale, le système criminel a sa propre logique, ses propres bénéfices, ses domaines d’action et ses stratégies. Trafiquants en tous genres et à toutes les échelles, cols blancs, entrepreneurs, les acteurs de l’économie criminelle ont de nombreux visages, à l’image de tout un système en constante évolution.

De part son caractère illégal, l’économie criminelle est difficile à quantifier, à décrire et à analyser. Les données qui sont en libre circulation proviennent des différents organismes de lutte contre les trafics en tous genres Interpol, Europol, ONU, GAFI, etc… Ce n’est qu’en cas d’intrusion de la légalité dans les affaires criminelles que l’on peut avoir une idée même incertaine de l’ampleur de cette économie souterraine. Le renforcement des lois au niveau national et international pour lutter contre les diverses formes de trafic à toutes les échelles a largement modifié au cours des 10 dernières années le paysage de l’économie criminelle. L’image de la mafia d’Al Capone ou de Lucky Luciano est révolue et les légendaires familles ont du se restructurer en petits groupe pour continuer leur activité. La mondialisation économique a d’une part ouvert la porte à la concurrence mais elle a également offert des possibilités d’associations et d’alliance dont l’économie criminelle a largement bénéficié. L’un des avantages que les criminels auront toujours sur les légaux, c’est qu’ils échappent au contrôle de la loi et peuvent faire évoluer leur commerce avec une vitesse inégalable.

Fins analystes certains parrains sont des économistes aguerris qui n’ont rien à envier aux plus grands spécialistes de l’économie légale et l’histoire a souvent prouvé que les boss du crime avaient vu bien avant les autres les tournants économiques et les grands changements des 50 dernières années. La multiplication des contrôles, le renforcement des lois, la modification du paysage international, sont autant de moteurs pour une évolution constante, rapide et efficace. Dans le monde de l’illégalité, l’erreur n’est pas une option, la rentabilité est le seul objectif et l’adaptabilité une qualité non négociable. Il faut pouvoir se renouveler, parier sur les nouveaux créneaux économiques, bouger vite, être sur le qui vive tout le temps.

Le marché de l’économie criminelle couvre de nombreux domaines, presque tous investis par les mafias.

 

Diversité des sources

Structure d'une famille mafieuse

Pour faire de l’argent les associations mafieuses ont traditionnellement prélevé le «pizzo», sorte de taxe imposée aux citoyens qui se retrouvent sous l’influence géographique d’un groupe mafieux. À Naples, la Camorra tient ainsi sous sa coupe plus de 80 % des commerçants qui, faute de paiement, voient au mieux leur magasin ou leur voiture flamber et au pire sont passés à tabac. La taxe garantit le soutien du clan en cas de problème, coup dur, agression, prêt d’argent à des taux imbattables… C’est ainsi que se crée une économie parallèle, puisqu’il n’y a aucune trace de cet argent. Au-delà des extorsions, les mafias s’arrangent pour obtenir la gestion de services locaux, comme les ordures, les écoles, certains conseils municipaux… L’objectif est de pouvoir attribuer le plus grand nombre de marchés à une entreprise du clan. Cette fraude économique se retrouve au niveau local mais également national et international. Parallèlement, le trafic de drogue a toujours été l’un des business privilégiés des mafias. Elles en ont toutes une part, la répartition des territoires et des tâches donne parfois lieu à des guerres de clan sanguinaires qui en disent long sur l’ampleur du profit à la clé. Le trafic d’être humain est également une source d’argent mais si le proxénétisme  a principalement été le fait de la mafia italienne, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Cela concerne en priorité la mafia albanaise en Europe et les nombreux gangs de passeurs à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Le trafic d’armes est très localisé, des Etats-Unis vers les pays d’Amérique Centrale et du Sud pour une utilisation à des fins criminelles par les cartels de la drogue Mexicains et de l’Europe de l’Est vers l’Afrique pour une utilisation à des fins politiques. La contrefaçon est un marché devenu très lucratif ces dernières années et la région de Naples en est l’exemple le plus parlant. La contrebande d’objets volés ou de cigarettes est également une source de revenus considérables quoiqu’en baisse ces dernières années.

Briques de cocaïne

Enfin, les trafics de ressources naturelles, animaux en voie de disparition, poisson, bois, sans compter tout ce qui touche à la pollution, sont rarement attribués à la criminalité organisée, ce serait le fait de petits groupes.

Tout l’argent généré par ces activités est dit «sale» car il provient de profits illégaux. Il est donc en tant que tel inutilisable et toutes les organisations criminelles doivent se doter de moyens de «blanchir» cet argent pour pouvoir en jouir. La dernière étape donc est donc de refaire passer l’argent du côté de la légalité pour pouvoir le dépenser en toute légitimité.

 

Le trafic de drogue

Le chiffre d’affaire mondial annuel du trafic de drogue était selon divers organismes officiels estimé en 2003 à 400 milliards (Md) de dollars, soit l’équivalent du PIB de l’Espagne ou encore 8 % du commerce mondial. Cela représente 50 % de l’activité criminelle organisée. Drogue et mafia sont associées depuis longtemps et les bénéfices engendrés par ce trafic sont des plus avantageux pour les grands clans qui en maîtrisent parfois de la production à la vente finale.

Consommation de cocaïne en Europe

Pour la cocaïne, les 2 principales destinations de livraison sont l’Amérique du Nord et l’Europe. L’Amérique du Sud détient le monopole de la production de cocaïne, et c’est principalement en Colombie, au Pérou et en Bolivie que l’on trouve des cultures de cocaïer. Le marché était aux mains des cartels colombiens (Medellin, Cali, le Sentier lumineux, le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru…) durant la dernière décennie, mais les efforts du gouvernement pour éradiquer le trafic ont payé puisque la Colombie a perdu 58 % des surfaces cultivées consacrées au cocaïer entre 2000 et 2009. L’Afghanistan reste le 1erproducteur d’héroïne mondial, avec près de 90 % du marché. Le marché mondial de l’héroïne représente 55 Md, et si la French Connection a longtemps régné sur les laboratoires de transformation de la morphine base, c’est aujourd’hui en Colombie qu’est transformée 60 % de l’héroïne mondiale. La production est afghane à 90 %, mais la transformation est colombienne et la distribution sur le continent américain a longtemps été le fait de Cosa Nostra, surtout sous le règne de Lucky Luciano qui a crée un réseau d’ampleur internationale. Aujourd’hui, les chinois ont une part importante dans le marché mondial d’héroïne, ainsi que les Nigérians qui ont pris le relais de la French Connection. On estimait en 2003 à 8 Md € le bénéfice que Cosa Nostra tirait du trafic de drogue et à 7,2 Md € celui de la Camorra.

Organigramme de la Cosa Nostra

Le recul colombien et le démantèlement des grands cartels de cocaïne de Medelin au début des années 80 ainsi que la mort de Pablo Escobar en 1993 se sont accompagnés d’un doublement des surfaces de culture de cocaïer en Bolivie et une augmentation significative (38 %) au Pérou. On estime à 88 Md de dollars US le marché mondial de la cocaïne, réparti entre l’Europe (34 Md) et les Etats-Unis (37 Md). Le renforcement des mesures de lutte anti-trafic dans certains pays a modifié le fonctionnement international et ce sont désormais les clans mexicains qui sont en charge du transport de la cocaïne, via différents pays de transit tels que la république bolivarienne du Venezuela et l’Équateur en Amérique et des pays de la côte Ouest africaine vers l’Europe. En terme de profit, les producteurs ne touchent que 1,5 % des profits bruts, les plus grandes marges étant faites sur la revente au détail, ce sont les trafiquants intermédiaires qui empochent le plus gros bénéfice, environ 24 Md en 2008 aux Etats-Unis. Et c’est là qu’intervient le partage des territoires et les lois implicites qui régissent le trafic de drogue spécialement aux Etats-Unis mais également en Europe. Les grandes familles mafieuses sont organisées comme de grandes entreprises, avec des filiales et des ramifications parfois extrêmement complexes. La hiérarchie y est très structurée, les processus de recrutement codifiés et le cloisonnement entre les différents niveaux très clair. Ainsi donc il y a de multiples intermédiaires entre ceux qui reçoivent la drogue et ceux qui la vendent, ceux qui la conditionnent, la transforment quand il y a besoin, la transportent, la répartissent entre les différents revendeurs. Dans certaines familles, les chefs de zones sont libre de s’organiser comme ils le désirent, du moment qu’ils paient leur du à la famille. C’est le cas de la Camorra napolitaine. Dans Cosa Nostra à l’inverse, la structure est immuable et la marge de manœuvre des responsables d’un territoire est très limitée. La Camorra a fait évoluer l’image du dealer classique en proposant aux petits bourgeois de son territoire de participer au trafic de drogue en devenant petits entrepreneurs. Ils investissent donc une certaine somme, en reçoivent généralement le double et s’occupent eux-mêmes de revendre la drogue dans leur réseau. Plus de petite frappe en jogging qui attend sous sa casquette au coin de la rue, ce sont désormais les ménagères qui font circuler la drogue. Et tout le monde y gagne, la Camorra solidifie son fond d’investissement et accroît sa capacité d’achat, les associés de la bourgeoisie doublent leurs économies et peuvent ainsi investir dans l’immobilier avant leur retraite.

 

Un nouveau créneau : le textile

La contrefaçon a beaucoup évolué au cours des 10 dernières années. Principalement chinoise, elle a été investie par les italiens de la Camorra qui ont formé à Naples tout un réseau d’ateliers clandestins qui concurrence les chinois sur le créneau du marché du luxe. Les grandes enseignes du luxe mondial font fabriquer nombre de leurs produits en Italie, et les ateliers de créateurs font un travail reconnu pour sa précision, sa qualité et son savoir faire. C’est précisément ce qu’essaie d’acquérir les ateliers clandestins pour concurrencer directement les ateliers légaux. En fait de concurrence, c’est plutôt un développement parallèle, car les imitateurs sont devenus excellents et la copie n’a rien à envier à l’original si ce n’est son prix. L’industrie illégale permet donc un développement de la marque à moindre prix dans le monde entier, ce qui assure en partie la survie des ateliers légaux. Le marché est colossal, les patrons sont volés, copiés, espionnés, les couturiers reçoivent des formations très précises, le niveau des travailleurs clandestins ne cesse de progresser et des millions de tonnes de marchandises transitent par le port de Naples avec une rapidité déconcertante, sous l’œil actif de la Camorra.

Le port de Naples - © Lance Mountain

Mais les chinois sont également présents sur le territoire et lorsqu’une commande arrive, le commanditaire réunit quelques responsables d’ateliers dans un endroit isolé, écrit sur une feuille la quantité désirée, décrit les tissus et les modèles puis chacun fait sa proposition. Les 2 meilleurs gagnent le droit de fabriquer, sachant qu’un seul d’entre eux  sera payé, le plus rapide, le plus fin, le moins cher. Tous les ateliers doivent donc produire d’abord et être payés après, sans garantie. Et là encore la Camorra leur prête l’argent nécessaire pour joindre les 2 bouts, c’est d’ailleurs un business territorial où chaque famille s’occupe des ateliers qui sont dans son quartier les Di Lauro pour Arzano et les Cennamo à Crispano par exemple. Tous les articles produits partent sur un marché, si ce n’est celui du luxe, alors ce sera les filières moins glamour de la contrefaçon classique que les clans exploitent également à travers le monde. L’ampleur du trafic est immense et totalement souterraine, les clans gagnant leur pouvoir par les affaires et non plus par l’intimidation ou l’intégration trop visible de la sphère politique. Ils s’imposent grâce à l’implacable loi du marché qui prévaut sur toutes les autres. Cette voie là garantit également une discrétion vitale à l’épanouissement du business. Le fief de l’industrie illégale du textile est Secondigliano à Naples. Des centaines d’ateliers clandestins y sont implantés, mais c’est toute la région qui vit de cette activité. Les clans ou plutôt les entreprises présentes tirent principalement leur profit de ce commerce et de celui de la drogue.

Le quartier de Secondigliano à Naples - © Lance Mountain

Ce sont les Licciardi qui ont œuvré à cette transformation des traditionnelles familles en véritables entreprises de pointe. Mais l’une des grandes figures de Secondigliano et de tout Naples, c’est Paolo Di Lauro, qui après avoir construit un empire de trafics divers très compartimenté mais parfaitement huilé, a fui en cavale durant plusieurs décennies, laissant à ses fils la direction du clan. Mais lors de la guerre des clans qui a éclaté en 2004 à Naples, les règlements de comptes entre fidèles et sécessionnistes au sein du clan Di Lauro ont été tellement violents que le parrain a du revenir à Naples au risque de finir en prison, pour rétablir la paix. Il réussit puisqu’une trêve est publiée dans un quotidien napolitain mais est arrêté et emprisonné en septembre 2005. Lors de son procès, toute la pègre napolitaine vient le saluer, certains ne l’ont pas vu depuis 20 ans. Durant les audiences, les meurtres continuent, avec une violence et une barbarie peu communes, signe d’une trahison, d’une dénonciation, du viol de la loi suprême, l’omerta.

 

Le blanchiment d'argent

Le processus de blanchiment d’argent a pour but de donner une apparence totalement légale aux profits de la criminalité. Il y a 2 raisons à cela : les organisations criminelles doivent se protéger de la sanction et c’est le seul moyen pour elles de pouvoir jouir librement de cet argent. Il s’agit donc de réinjecter dans l’économie légale les produits des activités illicites, ce qui permet de brouiller les pistes puisque l’argent blanchi n’appartient jamais directement à celui qui l’a mis sur le marché, mais lui offre ensuite la possibilité de l’utiliser tout à fait légalement et de l’investir en toute légitimité dans l’économie formelle.

La réflexion des organismes qui luttent contre ce processus se porte non seulement sur le blanchiment lui-même mais surtout sur la menace que représentent les organisations mafieuses qui sont derrière, car l’ampleur des transactions de blanchiment est à l’échelle de l’importance des trafics qu’elles révèlent. Les opérations de blanchiment peuvent revêtir plusieurs formes selon l’utilité qu’elles apportent aux structures criminelles qui les commandent. En Italie par exemple, la mafia napolitaine de la Camorra n’a pas besoin de blanchir l’intégralité de ses profits puisqu’elle réinjecte directement une partie de l’argent dans la rétribution des différents acteurs de son activité, les affiliés sont salariés. En revanche, la Camorra investit principalement dans l’immobilier et le financement de bâtiments publics à l’échelle locale. Dans ce cas précis, mais dans beaucoup d’autres, l’économie criminelle se dissout dans une économie urbaine morcelée où les trafiquants peuvent facilement dissimuler l’origine de l’argent. En Amérique latine, l’argent sert à financer des guérillas et «acheter» les politiques pour s’assurer la maîtrise du pouvoir, la domination par la force.

Billet vert

À une autre échelle, les organisations mafieuses utilisent des paradis financiers offshore pour blanchir leurs profits. La mondialisation économique et la libre circulation des capitaux permettent aux entreprises criminelles d’acheter littéralement de la légalité à l’étranger. Certains pays ont des législations très souples en matière de blanchiment d’argent et font figure de planque idéale pour les transactions douteuses. Ces plates-formes offshore n’obligent pas de présence physique sur le territoire où a lieu l’échange, elles garantissent un secret bancaire total et refusent toute coopération juridique internationale. La lutte anti-blanchiment menée par le Fond Monétaire International (FMI), le Groupe d’Action Financière (GAFI) et le Forum de Stabilité Financière a tout de même porté quelques fruits et les banques offshore les moins légales ont fermé leurs portes. Mais l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui surveille l’application du droit financier international, publie chaque année une liste noire sur laquelle de grands noms de paradis fiscaux comme les îles Caïmans, Gibraltar, Monaco ou le Liechtenstein semblent faire des efforts dans le sens de la légalité alors que le Costa Rica, la Malaisie, les Philippines et l’Uruguay font figure de centres d’accueil pour argent sale. La lutte s’intensifie au niveau mondial mais le système existe toujours et malgré les tentatives de règlementations, ces banques parviennent à exploiter les failles et continuent de servir l’économie criminelle. Le marché de l’art est également très utilisé pour blanchir l’argent du crime, la subjectivité des prix et une traçabilité difficile tant sur l’origine des oeuvres que celle de l’argent garantissent les conditions idéales pour une transaction d’argent sale. De nombreuses ventes aux enchères sont organisées au profit des différents parrains de la mafia.

 

Bibliographie et filmographie

Bibliographie

  • Crime organisé: Un guide complet de l'industrie la plus rentable du monde
    Paul Lunde
    Londres
    2004
     
  • Le Blanchiment
    Michel Koutouzis, Jean-François Thony
    Collection Que sais-je ?
    PUF
    2005
     
  • Gomorra
    Roberto Saviano
    Folio
    2007
     
  • Histoire de la mafia des origines à nos jours
    Salvatore Lupo
    Champs/Flammarion, France
    2001
     
  • Un juge en Italie, les dossiers noirs de la mafia
    Ferdinando Imposimato
    Éditions du Fallois
    Paris
    2000
     
  • Le monde des mafias : Géopolitique du crime organisé
    Jean-François Gayraud
    Odile Jacob
    2005
     
  • Atlas des mafias: Acteurs, trafic et marchés de la criminalité organiséeFabrizio Maccaglia et M.A. Matard-Bonucci
    Cartographie Alexandre Nicolas
    Editions Autrement
    2007
     
  • Le rapport mondial sur les drogues
    Les Nations Unies
    2010
     
  • Chicago-ballade
    Hans Magnus Enzenberger
    Editions Allia
    2009

Filmographie

  • Gomorra
    Matteo Garrone
    2008