Edouard Stern

En février 2005, le banquier d’affaires Edouard Stern, 38ème fortune française, dirigeant du fonds d’investissement Investment Real Returns qu’il a créé en 1997, est retrouvé abattu dans son luxueux appartement génevois de plusieurs balles, vêtu d’une combinaison en latex. Sa sulfureuse maîtresse, Cécile Brossard avoue l’avoir tué, poussée à bout dans le cadre d’une relation sado-maso qui a dérapé. Mais dans le contexte d’un climat de pressions lié à l’affaire Rhodia à l’époque du meurtre, plusieurs thèses ont suscité la controverse: règlement de comptes, assassinat prémédité pour une sordide histoire d’argent ou crime passionnel? 

Edouard Stern, né à Paris le 18 octobre 1954, est issu d’une lignée de banquiers juifs européens émigrés d’Allemagne au moment de la 2ème Guerre mondiale. Sa mère, Christiane Laroche, grande mondaine, est l’ex-femme de Jean-Claude Servan-Schreiber. Il a une demi-sœur, Fabienne Servan-Shreiber dont il est proche à défaut de l’être de ses parents.

Diplômé de l’ESSEC, il entre dès 1976 dans la banque familiale, propulsé aux commandes à 22 ans. Il parvient à la redresser efficacement suite à la mauvaise gestion de son père Antoine qu’il évince avec l’aide de ses oncles et de sa grand-mère, ce qui lui vaudra de ne lui reparler que sur son lit de mort. C’est le roi des premières OPA hostiles sur le marché des fusions-acquisitions, menées par exemple sur la Compagnie Générale des Eaux pour le compte de Saint-Gobain ou encore sur le groupe Rivaud, propriétaire de plantations en Asie et en Afrique. A cette époque, Claude Pierre-Brossolette  et Jean Peyrelevade font figure de mentors et le conseillent avant de devenir de proches collaborateurs dans la banque.

En 1983, il se marie avec Béatrice David-Weill, fille aînée du Président de la Banque Lazard, dont il a 3 enfants et dont il divorce en 1997.

En 1984, il vend la banque Stern à un investisseur libanais pour 300 millions de francs mais garde des droits sur son nom, ce qui lui permet de refonder une 2ème banque Stern, au demeurant concurrente de celle de son beau-père, qu’il revend en 1988 à la Société de Banque Suisse pour la somme faramineuse de 1,75 milliards de francs. Il entre comme associé à la banque Lazard en 1992 mais des conflits avec la vieille garde qui lui reproche son impatience et son goût du risque entraînent son départ en 1997 qu’il négocie durement: il fonde alors Investment Real Returns avec des fonds pour moitié engagés par son beau-père et part s’installer à Genève, s’isolant des milieux parisiens. Il arbore alors un look décalé et provocateur, en costume et baskets, arrivant mal rasé aux réunions d’affaires.

 

Une liaison tumultueuse à l'issue fatale

Les mauvais penchants d’Edouard Stern, sa personnalité transgressive et colérique, son immaturité affective, ses côtés imprévisibles et brutaux n’ont fait que s’aggraver avec le départ de sa femme. Il mène une vie privée débridée et excessive. Sans le garde-fou que constituait sa famille, Edouard Stern connaît une véritable fuite en avant. Commence alors entre la France et la Suisse en 2001 une liaison torride et dévorante avec une «artiste» de 32 ans, une blonde ex-mannequin au passé tumultueux, Cécile Brossard. Ex call-girl, elle se faisait appeler «Sophie» ou «Alice».

Avec sa nouvelle maîtresse qui le suit partout, ils voyagent, partent chasser les animaux sauvages en Afrique, fréquentent les milieux sexuellement déviants. Leur relation orageuse et sado-maso fait figure d’une véritable descente en enfer: accès de fureur adolescents, insultes, réconciliations…

Cécile Brossard

Dans ce contexte, Edouard Stern, pourtant connu pour son rapport névrotique à l’argent qui le rend avare de cadeaux, fait déposer début 2005, 1 million de $ sur le compte de Cécile B. Une sorte de gage d’amour, une promesse d’engagement de sa part, ce qui n’empêche pas Cécile B. de le quitter à la mi-février, provoquant une fureur dévastatrice: il exige que la somme lui soit rendue et devant son refus, fait bloquer le compte de sa compagne par ses avocats.

Le 28 février 2005, Edouard Stern est retrouvé abattu par 4 balles, dont 2 dans la tête, attaché et revêtu d’une combinaison en latex à cagoule qui évoque des ébats sado-masos. Cécile B. après avoir fuit en taxi à Milan, prend un avion pour Sydney avant de se constituer prisonnière en Suisse et d’avouer son meurtre. Elle évoque les paroles provocatrices de son amant à l’origine de son geste: «c’était bien trop cher payé pour une p…!»

 

Un lien avec l'affaire Rhodia?

Peu de temps avant sa mort, Edouard Stern se sentait menacé, prétendant être surveillé en permanence et en mars 2004, il s’était même vu délivrer à sa demande un port d’armes par Claude Guéant, le Directeur de Cabinet de Nicolas Sarkozy alors ministre de l’intérieur.

Il faut remonter à 1999 au moment de la scission de Rhône-Poulenc en une branche pharmaceutique avec la création d’Aventis et une branche chimie donnant lieu à la filiale Rhodia dans laquelle Edouard Stern a investi à cette époque 68 millions de Francs partis depuis en fumée.

Appartement d'Edouard Stern

L’affaire va tourner au scandale politico-financier avec la chute phénomènale du titre Rhodia à 1 euro. Edouard Stern qui déteste perdre de l’argent porte plainte en 2003 en accusant Rhodia et son ancienne maison-mère d’avoir dissimulé certains passifs pour survaloriser le titre lors de son introduction en Bourse. Hugues de Lasteyrie, financier allié de Stern, porte également plainte.

En octobre 2004, une information judiciaire est ouverte pour enquêter sur une présentation inexacte des comptes de Rhodia entre 1999 et 2002. En 2005, le ministre des finances de l’époque, Thierry Breton, ancien administrateur du groupe Rhodia est entendu, Bercy perquisitionné.

Jean-Pierre Tirouflet, PDG de Rhodia jusqu’en 2003, sera finalement mis en examen en juin 2008 et condamné à 500.000 euros d’amende et Rhône-Poulenc à 750.000 euros d’amende pour diffusion d’informations boursières mensongères mais ni Edouard Stern, ni Hugues de Lasteyrie décédé en 2007 n’assisteront à leur victoire.

 

Le mobile du crime

Les avocats de Cécile B., Pascal Maurer et Bruno de Preux défendent la thèse du crime passionnel commis dans un accès de folie car en droit helvétique, le coupable n’est passible que d’une peine d’emprisonnement de 10 ans maximum alors qu’un assassinat est synonyme de la perpétuité.

Cécile B. sujette depuis son emprisonnement à Champ Dollon à des crises de délire et des envies suicidaires présente un portrait psychologique qui cadre bien avec la ligne de la défense.

Cécile B. est-elle une simulatrice? Il est vrai que des mystères continuent d’entourer le mobile du crime.

Julia

Ne serait-ce que parce que 4 mois avant le meurtre, Cécile B. avait contacté une ancienne compagne d’Edouard Stern, Julia, une ex-miss Russie, avec laquelle il avait eu un enfant illégitime non reconnu fin 1999, mort au printemps 2000 dans des circonstances dramatiques qui avaient donné lieu à une enquête et finalement à un non-lieu en 2002. Détenant des informations, Cécile B se serait-elle livrée à un chantage? Le million de dollars versé par Edouard Stern est-il le salaire de son silence, un gage d’amour ou de l’argent escroqué dans une hypothétique vente de tableaux?

Car, pour justifier son action en justice à l’encontre de Cécile B. juste avant sa mort, Edouard Stern prétend avoir été floué dans une transaction frauduleuse: ayant passé commande de 8 tableaux de Chagall à Cécile B., celle-ci aurait gardé le million de dollars et ne lui aurait pas livré les œuvres.

L’accusation, représentée par Maître Marc Bonnant, défend donc la thèse d’un assassinat prémédité de sang-froid par une manipulatrice avide d’argent.

En septembre 2008, l’instruction est close. 70 personnes ont été entendues; l’appartement d’Edouard Stern est toujours sous scellés et sera accessible, mesure exceptionnelle, aux jurés qui jugeront Cécile B.; le procureur Daniel Zappelli a arrêté la liste des témoins appelés à la barre. 

Le 10 juin 2009, le jury écarte la thèse du crime passionnel et condamne Cécile Brossard à 8 ans et 6 mois de prison.

 

Edouard Stern en quelques dates

  • 18 octobre 1954: naissance à Paris
  • 1976: diplômé de l’ESSEC – Entre à la banque Stern
  • 1983: mariage avec Béatrice David-Weill – 3 enfants
  • 1984: vente de la banque Stern à un groupe libanais
  • 1988: vente de la 2ème affaire Stern à la Société de Banque Suisse
  • 1992: associé à la banque Lazard
  • 1997: divorce – quitte la banque Lazard – Fonde IRR
  • 1999: investissement dans l’affaire Rhodia
  • 2001: début de la liaison avec Cécile Brossard
  • 28 février 2005: abattu à Genève par Cécile Brossard
  • juin 2009: Cécile Brossard est condamnée à 8 ans et 6 mois de prison
  • novembre 2010: libération de Cécile Brossard

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Bibliographie

  • «Mort d’un banquier: Edouard Stern – Les dessous d’un assassinat» 
    Valérie Duby et Alain Jourdan
    Editions Privé - Genève 2006
     
  • « Le fils du serpent : vie et mort du banquier Stern» 
    Airy Routier
    ​​​​​​​Albin Michel - Paris 2005