Enquetes Archeologiques

L’investigation policière et la recherche archéologique sont très similaires dans leur démarche. Il s’agit en effet de reconstituer de la manière la plus irréfutable possible une scène de l’histoire à partir d’indices et de traces. L’enquête policière est orientée par la notion de crime, mais la recherche des causes du décès est la même que celle des archéologues face à une momie. Si les techniques ont longtemps différé ce n’est plus le cas aujourd’hui car l’archéologie s’appuie désormais sur de nombreuses disciplines scientifiques issues des laboratoires de la police scientifique. Plusieurs fois d’ailleurs dans l’histoire, l’expertise policière s’est mise au service de l’archéologie, comme dans le cas de la découverte des hommes des tourbières ou du mort d’Ötzi en 1991.

Pour enquêter, la police utilise bien sûr le dialogue mais l’aveu n’est plus la preuve par excellence comme c’était le cas jusqu’à récemment, c’est désormais l’indice matériel qui fait office de preuve ultime. Et pour enquêter sur les indices matériels, c’est la police scientifique qui opère et travaille sous différents angles pour ne rien manquer de ce qu’une scène de crime peut révéler. Elle considère donc le domaine biologique en médecine légale ce qui implique la  recherche d'empreintes génétiques sur des scellés ou à partir d'un prélèvement sur un individu, la balistique c’est-à-dire l’examen des armes et des munitions avec recherche d'antériorité, l’aide aux reconstitutions, et l’assistance à l’autopsie.

Elle s’intéresse aussi aux documents et traces à savoir l’examen de documents, la révélation et la comparaison de traces papillaires, l’examen et la comparaison de traces diverses (chaussures, révélation de marquages effacés par limage etc.) et l’analyse de faux documents et écritures. La police scientifique analyse également les scènes d’incendies et d’explosions par les constatations sur place puis la recherche et l’analyse de substances accélérantes ou explosives. Le domaine de la physique chimie est finalement celui qui recoupe le plus les techniques utilisées en archéologie à savoir  l’analyse et la comparaison des peintures, fibres, terres, encres, résidus de tirs, entomologie, études des diatomées.

Enfin les stupéfiants sont évidemment un des domaines de prédilection de la police scientifique avec la toxicologie ou la recherche, l’identification et le dosage de substances psychotropes et de toxiques dans les prélèvements biologiques ou dans des liquides non biologiques. Pour finir, les traces technologiques sont également exploitées à travers la recherche et l’analyse de supports numériques.

Les policiers qui enquêtent sur une scène de crime suivent un protocole très strict visant à ne pas détruire le moindre indice par inattention. Il faut donc tout photographier, quadriller le périmètre, noter tout ce que l’on peut avant de toucher quoi que ce soit (odeur, lumière…) puis relever méthodiquement tout ce qui peut tenir lieu d’indice, avant même d’analyser la victime elle-même. 

La démarche archéologique est très similaire à la méthode policière et les moyens techniques mis à sa disposition ces dernières années font des archéologues de véritables inspecteurs en puissance.

 

Les enquêteurs du temps et leurs techniques

L’archéologie a longtemps été le fait des collectionneurs. Les premières fouilles datent du 16ème siècle en Grèce et à Pompéi. Si, pendant longtemps, on fouille d'une manière assez anarchique à la recherche du bel objet destiné à enrichir les musées et les collections, les fouilles deviennent peu à peu rationnelles et systématiques, tenant compte de la stratigraphie, dans le dessein de recueillir le plus humble témoignage du passé afin d'en reconstituer la vie. Et le 20ème siècle apporte à l’archéologie les moyens de faire parler les indices, les restes, les découvertes, les momies, les os… Ces sources de connaissances précieuses se nomment dendrochronologie, carbone 14, céramologie, archéométallurgie, palynologie, carpologie, archéozoologie et anthropologie. Des noms barbares pour des disciplines très spécialisées mais chacun très utile.

Les cernes de croissance d'un tronc d'arbre coupé en 111 après J.C

La dendrochronologie par exemple est l'étude des cernes de croissance des arbres. Cette analyse permet d’établir des similitudes, des catégories ou séries d’arbres selon leur localité d’origine et leur évolution dans le temps. Effectivement, la dendrochronologie permet d'aborder la question de l’identification et l’origine des essences de bois en rapport avec leur utilisation. On peut ensuite mettre en évidence les différentes phases de construction d'un bâtiment ou d'un site archéologique, découvrir des réseaux d'approvisionnement, importations et exportations. Plus généralement, cela peut permettre également de reconstituer des climats et des paysages forestiers et d’étudier des modes d'exploitation et de gestion des forêts actuelles et passées. Remise dans son contexte et à côté des autres techniques d’analyse d’indices, la dendrochronologie apporte de précieuses informations sur le mode de vie et la datation de la découverte.

La technique de datation la plus utilisée est l’utilisation du carbone 14 ou datation par le radiocarbone. Il s’agit de mesurer l'activité radiologique du carbone 14 contenu dans de la matière organique dont on souhaite connaître l'âge absolu, à savoir le temps écoulé depuis sa mort. Plusieurs grottes, momies, hommes préhistoriques ont pu être datés de manière beaucoup plus précise grâce à cette technique qui ne s’applique qu’à la matière organique, puisqu’il faut qu’elle ait absorbé du carbone 14. Cela a permis aux archéologues de prouver leurs théories et de les ancrer presque exactement dans le temps et dans l’espace. 

Une céramique datant du 5ème siécle

L’étude des céramiques, peintures et fibres qu’est la céramologie est pratiquée depuis longtemps mais les récentes avancées technologiques ont encore apporté un degré de précision supplémentaire. 

Différents types de pollen

La palynologie est l’étude des pollens et spores. Un grand nombre de pratiques peut être abordé grâce aux pollens, les pratiques agricoles et alimentaires, les pratiques funéraires, ou les niveaux d'occupation et d'abandon d'un site. On peut aussi obtenir des datations relatives, par comparaison de diagrammes polyniques. 

La carpologie se penche sur l’étude des fruits et des graines, révélant les pratiques alimentaires et agricoles.

La paléoparasitologie  tente d’étudier les maladies qui ont touché nos ancêtres, l’archéozoologie les relations entre les animaux et les humains, la paléométallurgie les procédés de fabrication des objets métalliques dans les sociétés préindustrielles.

La liste n’est pas exhaustive mais nous donne une idée claire des moyens qui sont aujourd’hui à la disposition des archéologues pour remonter le temps et mettre à jour le mode de vie oublié de nos ancêtres. Toutes ces techniques sont utilisées et parfois toutes en même temps lorsque les corps retrouvés sont en bon état, comme celui de l’être humain totalement gelé retrouvé en 1991 dans les Alpes et surnommé Ötzi.

 

Le mort d'Ötzi

​​​​​​Évènement sans pareil en archéologie, la découverte du mort de d’Ötzi est totalement fortuite. Helmut et Erika Simon randonnaient à la frontière entre l'Italie et l'Autriche dans les Alpes de l'Ötztal, lorsqu’ils voient à plus de 3200 mètres d’altitude ce corps congelé dont le réchauffement climatique révèle alors l’existence. Dès sa découverte, le corps est étudié par de nombreuses équipes de chercheurs qui grâce aux techniques qu’ils ont à leur disposition font faire un pas de géant à l’archéologie.

On apprend très vite que l’homme congelé est mort à environ 45 ans, un âge très avancé pour l’époque, qu’il mesurait 1,59 mètre et pesait 40 kg. La datation par le carbone 14 indique que l'individu a vécu durant une période comprise entre 3 350 et 3 100 av. J.-C. Les études d’ADN révèlent le contenu de son estomac et les scientifiques sont en mesure d’élaborer le menu de son dernier repas à savoir des céréales, du cerf et du bouquetin. L’homme n’est donc pas mort de faim. Mais sa position et l’étude de ses blessures posent la question du meurtre. En effet, Ötzi semble avoir été frappé par derrière, de haut en bas, il se tenait probablement accroupi.

L’autopsie a révélé de multiples fractures plus ou moins résorbées qui font état de plusieurs chutes en montagnes mais confirment que la mort n’était pas accidentelle. En 2001, des scientifiques italiens remarquent grâce aux progrès de la tomographie informatisée une blessure à l’épaule gauche près du poumon.

Une pointe de flèche en silex taillé avait déjà été retrouvée dans son dos et les chercheurs peuvent conclure au meurtre, la flèche aurait touché une artère et l’homme serait mort d’une hémorragie interne. «Nous pouvons conclure que la flèche a porté un coup mortel à Ötzi et que celui-ci n’a pas pu marcher longtemps après cette blessure», précise le Dr Frank Ruhli de l’Université de Zurich. Des traces de sang sur les mains du mort laissent penser qu’il aurait tenter d’arracher lui-même la flèche qui le tue.

La radio montrant la pointe de silex dans l'épaule gauche d'Ötzi

La pointe de la flèche retirée du corps d'Ötzi

L’analyse de ses vêtements fournit un grand nombre d’informations. Il était recouvert de 3 couches de tissus, un pagne, une veste en cuir, une cape en fibres végétales. Sa tenue s’inscrit dans une longue lignée de traditions alpines et son équipement complet montre qu’il était très habitué à ces montagnes. On retrouve sur lui ou autour un arc en if, 14 flèches, une hache de cuivre, un couteau à lame de silex emmanchée dans un fourreau en tissu d'ortie et quelques champignons. Sa hotte et son contenu semblent indiquer qu’Ötzi était un berger familier des transhumances. 

L’analyse d’un de ses cheveux au microscope électronique ainsi que d’un ongle révèle une pathologie névrotique et des périodes de montée de stress à intervalles réguliers avant sa mort. Les chercheurs ont pu établir un lien entre cette information et la présence dans son intestin d'œufs de trichine, un parasite qui produit des crises tous les vingt jours. Cette théorie est corrélée par le fait qu’Ötzi portait sur lui quelques champignons Piptoporus betulinus enfilés sur une lanière de cuir. Ce champignon a pour vertu de détruire ces vers et ces œufs et de purger le corps ensuite puisque c’est un puissant laxatif. Enfin l’analyse des pollens présents dans son corps a montré qu’Ötzi vivait dans une zone de moyenne montagne, dans un environnement forestier, sûrement dans les Alpes.

 

Quant à son identité, certains pensent aujourd’hui que cet homme était un chef de tribu ou un roi  car il avait avec lui une hache en cuivre.

Plus de  5000 ans nous sépare de la vie de cet homme mais les techniques scientifiques utilisées nous permettent d’approcher de plus en plus de la vérité de ce qu’il a vécu et plus particulièrement du moment de sa mort. D’autres cas sont également très parlants comme ceux des hommes des tourbières, retrouvés au Nord de l'Europe.

Une galerie d'images de la momie est accessible ici : //www.newscientist.com/gallery/dn17070-otzi-ice-man/

 

Les Bog Bodies ou les hommes des marais

Phénomène rare et très étudié en archéologie, les hommes des tourbières sont des cadavres momifiés retrouvés dans les marécages du nord de l’Europe en grand nombre dans un excellent état de conservation. Ces momies ont été datées pour la plus ancienne, la femme de Koelbjerg, à 3500 av. J.-C et pour la plus récente au 16ème siècle. Mais la plupart de ces momies sont généralement attribuées à la culture celtique de l’âge de fer.

La composition chimique de la tourbe présente d’excellentes conditions pour la conservation des tissus mous et permet donc de faire des analyses très poussées et souvent très précises grâce aux différentes techniques d’investigation.

Dans le cas des hommes des tourbières, l’expertise médico-légale généralement utilisée dans les investigations policières s’est révélée précieuse. La reconstruction faciale également été utilisée pour la 1ère fois. La conservation des tissus a permis de reconstruire le visage de plusieurs momies telles que la fille d'Yde exposées au musée de Drenthe à Assen ou encore l'homme de Lindow exposé au British Museum à Londres.

Reconstitution faciale de la fille d'Yde

L'homme de Lindow conservé au British Museum à Londres

Les rayons X ont également été utilisés avant de dégager les corps de la tourbe pour définir leur position exacte et les extraire sans risque de dégradation. L’étude des dents ou ondotologie a donné des informations sur le régime alimentaire des momies et l’âge de leur mort. L’analyse des fragments de peau ainsi que des tatouages a livré de nombreux indices sur le mode de vie, les rites et les traditions de la culture celtique. Des traces de protéines cutanées par exemple ont appris aux chercheurs que la plupart des momies bénéficiaient d’un régime alimentaire riche et varié.

Tous les indices semblent montrer qu’il s’agissait de morts violentes, voire même de meurtres. Différents cas font état de démembrement, de décapitations, de blessures volontaires dans les côtes, de tortures diverses. Les archéologues penchent pour des rituels mortuaires, la tourbe étant par essence trouble a longtemps symbolisé le passage entre la vie et la mort.

L’analyse des ongles des victimes a révélé qu’il s’agissait de personnes appartenant à une classe sociale aisée, des traces de manucure y ont été relevées. Les chercheurs poussent leur interprétation en supposant qu’il pourrait s’agir de rites royaux, pratiqués à l’occasion de l’intronisation d’un nouveau roi, les morts étant jetés dans les marais symbolisants les frontières du royaume royal. C’est l’avis de Ned Kely, gardien des antiquités irlandaises au Muséum National d’Irlande: «Ma croyance est que ces inhumations sont offertes aux dieux de la fertilité par les rois pour s’assurer un règne prospère. Les corps sont placés dans les abords immédiats de terres royales ou sur les frontières tribales pour s’assurer un bon rendement de grain et de lait pendant le règne du roi.»

C’est encore une fois grâce à l’avancée technologique des diverses disciplines techniques interrogées en archéologie et souvent issues de l’investigation policière que les mystères des hommes des marais ont pu être en partie élucidé. Mais une situation nouvelle apparaît dans les relations qu’entretiennent la police et l’archéologie dans le cadre des expertises demandées par les tribunaux internationaux pour prouver des crimes contre l’humanité. C’est alors la police judiciaire qui a besoin des archéologues et de leurs méthodes d’investigation pour repérer puis analyser les fausses communes par exemple.

 

Bibliographie et filmographie

Livres

  • Ostéo-archéologie et techniques médico-légales: Tendances et perspectives. Pour un manuel pratique de paléopathologie humaine
    Philippe Charlier
    Collection Pathographie
    De Boccard
    Paris 
    2008
     
  • L'avenir du passé, Modernité de l'archéologie
    Jean-Paul DEMOULE, Bernard STIEGLER 
    Hors collection Sciences Humaines 
    2008
     
  • Advances in Forensic Taphonomy: Method, Theory and Archaeological Perspectives
    William Haglund
    CRC Press
    Floride
    2001
     
  • Guide des méthodes de l'archéologie
    J-P. Demoule, F. Giligny, A. Lehoerff, A. Schnapp
    Éditions La Découverte
    2005
     
  • Odontologie Médico-Légale: Entre histoire et archéologie
    Francis Janot, Xavier Riaud
    Collection Médecine à travers les siècles
    L’Harmattan
    2010
     
  • Les Empreintes génétiques
    Philippe Rouger
    Que sais-je ?
    PUF 
    2000
     
  • La Police judiciaire, La scène du crime
    Béatrice Durupt 
    Gallimard 
    2000
     
  • La police technique et scientifique 
    Charles Diaz
    Que sais-je ?
    PUF
    2010
     
  • Qui était Ötzi, l'homme des glaces ?
    J. Dickson, K. Oeggl, L. Handley
    Les maux de nos ancêtres
    Dossier "Pour la science"
    Janvier-mars 2006

Film

  • La mystérieuse histoire d'Ötzi. La momie des glaces (DVD)
    Éditions National Geographic
    Collection Les grandes énigmes de notre histoire
    2008

Vidéos

C'est quoi la datation au Carbone 14?

 

Digitalisation 3D tomographie statue en bois - dendrochronologie

 

Un expert en odontologie médico-légale de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) présente son travail au quotidien et sa formation:

 

Quelques conférences liées à l’évolution des sciences utilisées dans l’archéologie :