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Ethel et Julius Rosenberg

Qui n’a pas entendu parler de Ethel et Julius Rosenberg, injustement condamnés à mort pour espionnage au profit de l’URSS, victimes de la chasse aux sorcières du sénateur Mac Carthy dans l’Amérique de l’après-guerre? Elevés au rang d’icônes par les intellectuels de nombreux pays, les Rosenberg ont leur part d’ombre et la vérité semble être plus ambiguë: si leur procès a été profondément inique, les époux Rosenberg n’en étaient pas moins des espions.

L’histoire commence après la Deuxième Guerre mondiale. Depuis 1945, les Etats-Unis maîtrisent la technologie de la bombe atomique, qu’ils ont utilisée contre le Japon, à Nagasaki et à Hiroshima. Ils sont les seuls dans le monde. L’URSS, évidemment, souhaite aussi se doter de cette technologie.

Dès la fin de la guerre, l’anticommunisme se fait jour aux Etats-Unis. Julius Rosenberg en fait les frais dès 1944. En raison de son appartenance au Parti communiste américain pendant la Seconde Guerre mondiale, Julius Rosenberg, alors ingénieur dans l’armée, est soupçonné de déloyauté par le FBI. En février 1945, Rosenberg est renvoyé. Ayant quitté le parti communiste en 1943, Julius Rosenberg obtient gain de cause.

Ethel et Julius Rosenberg

Mais l’anticommunisme progresse. Le communisme est peu à peu désigné comme l’ennemi par les hommes politiques au pouvoir: après des vagues de grèves, Edgar Hoover, alors directeur du FBI, lance en 1946 l’anathème sur les communistes américains. Puis, en 1947, le Président Truman veut endiguer le communisme. Cela se traduit dans les faits par un décret présidentiel sur le «loyalisme» des fonctionnaires (malgré l’opposition de Truman), qui aboutira à la mise en place, par le sénateur Mac Carthy, de Commissions des activités anti-américaines. Il s'agit alors d'identifier et d'écarter les fonctionnaires subversifs, partisans d'idéologies ou de régimes dits «totalitaires» comme le fascisme, le communisme ou le nazisme. En 1947, une liste des organisations «subversives» est publiée par le ministère de la justice. Le FBI recueillait des renseignements sur les suspects.

 

L'Accusation des Rosenberg: une sordide affaire de famille?

En 1949, l’URSS possède à son tour la bombe A. Les États-Unis sont stupéfaits par la rapidité des recherches russes. Les agents du FBI découvrent en janvier 1950 que Klaus Fuchs, un réfugié allemand et physicien, a fourni les Russes en documents. L’enquête remonte à David Greenglass, frère d’Ethel Rosenberg, mécanicien à Los Alamos, au Nouveau-Mexique, dans le centre d’expérimentation de la bombe atomique.

Le 15 juin 1950, le FBI arrête David Greenglass. Celui-ci finit par reconnaître qu’il a touché de l’argent d’un espion, Harry Gold, en échange d’informations sur les projets des usines de Los Alamos. Il est inculpé d’espionnage au profit de l’URSS le 6 juillet 1950. Il avoue aussi avoir transmis des documents. Il nie que sa sœur, Ethel Rosenberg, soit impliquée mais il affirme qu’elle a été obligée de le recruter, sur ordre de son mari, Julius Rosenberg. De plus, il affirme que Julius Rosenberg a transmis des secrets aux Soviétiques.

Le couple Rosenberg

Le 16 juin 1950, Julius Rosenberg est arrêté. Il est relâché le soir même, le FBI n’ayant aucune preuve ni aucune charge contre lui. Pendant un mois, le FBI maintient une surveillance sur Julius Rosenberg, qui ne cherche pas à fuir. Tant que David Greenglass se refuse à reprendre et à détailler les accusations qu’il a formulées dans la nuit du 15 juin, le FBI n’a pas de motifs suffisant pour arrêter Rosenberg. Apparemment, David Greenglass aurait subi des menaces en échange d’aveux sur les Rosenberg. Le 15 juillet 1950, il finit par faire une longue déposition dans laquelle il accuse notamment Julius Rosenberg d’être un espion.

Le 17 juillet 1950, Julius Rosenberg est arrêté. Pour les enquêteurs, il s’agit de faire parler Julius Rosenberg par tous les moyens. Le 19 juillet 1950, J. Edgar Hoover, patron du FBI, envoie une note confidentielle au ministre de la Justice, J. Howard McGrath, lui faisant part de sa tactique: «Il n’y a pas de doute que si Julius Rosenberg nous fournit des détails sur ses activités d’espionnage, nous serons en mesure d’inculper d’autres individus (…). De ce point de vue la mise en accusation de sa femme pourrait nous servir de levier.» Le 11 août 1950, Ethel Rosenberg est arrêtée. La déposition de David Greenglass, frère et beau-frère des Rosenberg est la clé de voûte de l’accusation.

 

Un procès injuste

Dès le 6 mars 1951, Ethel et Julius Rosenberg sont accusés de conspiration en vue d'espionnage. Le procès suscite un intérêt extraordinaire. Dès le début du procès, les irrégularités sont de mise.

L'accusation est menée un procureur général réputé pour être la terreur des communistes. Il est assisté par un jeune homme de 23 ans, Roy Cohn, très proche des milieux maccarthystes.

Le jury est sélectionné en un jour et demi, par le juge lui-même, comme cela se faisait pour les procès fédéraux à l’époque. Or il semblerait que si l’un des membres du jury affirme qu’il est contre la peine de mort ou qu’il a des affinités pour la gauche, il est exclu du jury.

Enfin, le procureur général fait, dès le départ l'amalgame entre l'inculpation de conspiration pour espionnage et celle, toute différente, de trahison. Or cela est essentiel car dans le cas d’accusation de trahison, les «rumeurs» sont acceptées comme témoignages, les accusés peuvent être condamnés pour les actes des autres, même s'ils n'ont pas eu connaissance de ces actes. Une simple tentative peut entraîner la condamnation. Dans le procès contre Ethel et Julius Rosenberg, l'accusation n'entend pas se satisfaire d'une simple reconnaissance de culpabilité. Elle tient absolument à obtenir de lourdes peines et, si possible, la peine de mort pour Julius.

Enfin, on constatera par la suite que l’accusation (le procureur général) et le juge ont été en constante communication durant tout le procès, via des communications privées, en dehors de la présence des avocats de la défense. Et le juge aurait promis au procureur général, avant même l’ouverture du procès, qu'il condamnerait Julius Rosenberg à la peine capitale. L’accusation aurait alors insisté pour qu’Ethel soit elle aussi exécutée.

Finalement, l’accusation se base uniquement sur trois témoignages oraux, dont celui, capital, de David Greenglass. Aucune preuve matérielle n’a pu être produite contre les Rosenberg.

 

La sentence: la chaise électrique

Parce qu’ils sont accusés de trahison et pas seulement d’espionnage, le juge peut formuler la peine de mort à l’encontre d’Ethel et de Julius Rosenberg. Même si aucune preuve matérielle n’a jamais été avancée. Le juge semble oublier la nature précise du délit qu’il juge.

Procès truqué et accusés condamnés d’avance, voilà l’histoire du procès d’Ethel et Julius Rosenberg. Jusqu’à la fin, ils ont clamé leur innocence. Ce qui leur coûta la vie. Le journal Le Monde écrit le 11 décembre 1952 : «Aucune condamnation à mort n’avait jusqu’à présent été prononcée aux États-Unis pour crime d’espionnage, même en temps de guerre. D’autres espions d’une plus grande envergure ayant commis et avoué des faits beaucoup plus graves n’ont été condamnés qu’à des peines de prison. Le savant Klaus Fuchs, arrêté et jugé en Grande-Bretagne pour avoir fourni à l’Union Soviétique d’importants renseignements sur la séparation des isotopes et la fabrication de la bombe A est condamné à la peine maximum: quatorze ans d’emprisonnement.»

Après deux années d’emprisonnement, le 19 juin 1953, Ethel et Julius Rosenberg sont mis à mort à quelques minutes d’intervalles dans la prison de Sing-Sing. Ils reposent au cimetière Beth Moses à Long Island. Leurs deux enfants âgés de 10 ans et de 6 ans (Robert et Michael) sont adoptés par des amis du couple. 

Quant à David Greenglass, qui s’est déclaré espion, a été condamné à quinze ans, réduit à dix. Sa femme, Ruth Greenglass, qui a reconnu avoir participé à un réseau d’espionnage: absolument rien. Enfin, Morton Sobell, qui a eu deux conversations avec Julius Rosenberg, a été condamné à trente ans de prison.

 

Epilogue

L’implication des Rosenberg dans l’espionnage au profit de l’URSS a longtemps fait débat, jusqu'à ce que l'ouverture des archives soviétiques confirme leur culpabilité. Cependant, la conduite du procès et notamment la rétention d’informations est critiquée, et les archives du projet Venona qui ont établi leur culpabilité sont ponctuellement mises en doute.

Mais les ultimes doutes ont été emportés par les aveux surprise en septembre 2008, de Morton Sobell, aujourd'hui âgé de 91 ans, qui avait été jugé en même temps que les époux Rosenberg et avait purgé une peine de dix-huit ans de prison. Après avoir obstinément nié, Sobell a reconnu, dans une interview au New York Times, qu'il avait bien espionné pour l'URSS.

Pour Robert et Michael Rosenberg, c'est la fin des doutes sur la culpabilité de leurs parents, Ethel et Julius Rosenberg. Les enfants des Rosenberg déclarent qu'ils n'ont aucune raison de mettre en doute les déclarations de Morton Sobell: «Notre père était bien un espion».

 

Ethel et Julius Rosenberg en quelques dates

Bibliographie

  • Robert et Michaël Meeropol, Nous sommes vos fils, Éditions Sociales - Éditeurs Français Réunis, 1976
  • Julius et Ethel Rosenberg, Lettres de la maison de la mort, Gallimard, 1953
  • Morton Sobell, On condamne bien les innocents, Hier et demain, 1974
  • Gérard A. Jaeger, Les Rosenberg. La chaise électrique pour délit d'opinion, Le Félin, 2003.
  • Florin Aftalion, La Trahison des Rosenberg, JC Lattès, Paris, 2003.
  • E.L. Doctorow, Le Livre de Daniel, Robert Laffont, 1980

Filmographie

  • Stellio Lorenzi et Alain Decaux, Les Rosenberg ne doivent pas mourir (téléfilm), 1975.
  • Sidney Lumet, Daniel, 1983.
  • Frank Pierson, Citizen Cohn (téléfilm), 1992
  • Mike Nichols, Angels in America (téléfilm de HBO d'après la pièce de Tony Kushner, 1991), 2003. 

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