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Fritz Kolbe

Fritz Kolbe est né à Berlin en 1900. Fils d’un sellier, il intègre en 1925 le ministère des Affaires Étrangères. En poste dans les services consulaires allemands, le petit diplomate fournira aux Alliés sous le nom de code de George Wood, entre 1943 et 1945, quelque 2.600 messages et renseignements de la plus haute importance. Fritz Kolbe est considéré comme l'un des espions les plus actifs de la guerre, et sans doute l'un des plus intègres.

Né le 25 septembre 1900 dans une famille berlinoise modeste, Fritz Kolbe grandit selon l'adage paternel: toujours faire ce qu'il pense juste, et ne jamais avoir peur. C'est très exactement ce qu'il fera toute sa vie. Dès l'âge de 13 ans, il rejoint les Wandervogel, que l'on peut traduire par «Les oiseaux de passage», un mouvement de jeunes né dans les années 1890 en réaction au mode de vie bourgeois issu de la révolution industrielle dont le seul objectif semble être le contentement matériel. 

Comptant environ 25.000 membres dans ses rangs en 1914, le Wandervogel choisit la simplicité et la sincérité comme valeurs à réintroduire dans le mode de vie allemand. Leur principale activité est de faire des excursions dans la nature, ce qui permettait aux jeunes à la fois de passer du temps hors de chez eux, et de renforcer leurs convictions grâce à leur lien à la nature. Le mouvement se tourne vers le passé pour construire sa vision de l'avenir et explore largement le répertoire de chanson folk, de héros et de littérature traditionnels d'Allemagne. 

Fritz Kolbe

Fritz quitte le mouvement et l'école pour faire son service militaire en octobre 1917. Il intègre donc l'armée allemande en tant qu'employé civil dans le département du télégraphe jusqu'en août 1918. Il est ensuite formé en tant que soldat dans un bataillon de Génie. Il dira plus tard à quel point il trouve dommage que tant de courage et de détermination soit au service de la destruction alors qu'une telle énergie pourrait être utilisée pour construire un monde meilleur.

A la fin de la guerre, il réintègre les Wandervogel. Le mouvement s'est amplifié, car les jeunes sont en réaction au modèle que proposent les politiciens de la république de Weimar. Tandis que certains prônent une rébellion explicite, les membres du Wandervogel défendent l'idée que seule une modification des comportements individuels peut faire évoluer leur pays. Face à la sagacité et à l'hypocrisie des hommes de pouvoir, ils brandissent les notions de sincérité et de franchise comme seule voix de changement véritable. Ce mouvement résiste même à la récupération nazie, affichant clairement son opposition.

En 1919, Fritz Kolbe devient apprenti pour la compagnie de chemins de fer allemande. Ce poste lui permet à la fois de voyager à l'étranger et de poursuivre ses études durant son temps libre. Il obtient ainsi un diplôme de l'université de Berlin en économie. Il passe également un concours en interne et devient le plus jeune chef de gare d'Allemagne. Mais son intérêt est hors des frontières de son pays natal, c'est pourquoi il postule dès 1925 au département des Affaires Étrangères.

 

Début de carrière d'un dissident

Officiellement en poste au département des Affaires Étrangères dès octobre 1925, Fritz Kolbe ne s'empêche pour autant pas de donner son opinion sur le nazisme. Traitant ses partisans de «menteurs qui essaient de piéger tout le monde», il refuse d'adhérer au parti. Il est affecté à l'ambassade allemande de Madrid où il reste jusqu'en janvier 1936. C'est d'ailleurs en Espagne que la femme qu'il a épousé en 1925 accouche de leur unique fils. C'est de là que Kolbe assiste à la montée du nazisme en Allemagne, il a le recul nécessaire pour avoir une vue globale de la situation et en conclura plus tard qu'Hitler avait su utiliser de main de maître les besoins économiques et le vide dans l'âme de la population pour servir ses objectifs. 

Une fois les nazis au pouvoir en 1933, Kolbe tait ses positions et obéit à l'autorité en place par loyauté patriotique, puisque le nouveau gouvernement est arrivé légalement au pouvoir. La pression monte chez les fonctionnaires de l'État pour adhérer au parti et la plupart des collègues de Kolbe en Espagne cèdent. 

Kolbe

Interrogé par les membres du parti local sur sa non adhésion en 35, il  joue l'homme simple et évite toutes les questions directes en leur expliquant sa  philosophie de la vie. Il est dès lors classé comme un cas sans espoir, ce qui lui convient parfaitement.

Lorsque la guerre civile éclate en Espagne, les diplomates allemands fuient Barcelone et laissent derrière eux un certain nombre de documents dont l'évaluation de Kolbe. Celle ci est publiée dans un journal et montre Kolbe comme un homme de bon caractère mais ayant des relations avec les marxistes et les juifs, et donc exclu d'une éventuelle candidature au sein du parti.

Lisant cela, Kolbe se déclare avec un humour déroutant «légèrement fier de lui».

 D'Espagne Kolbe est envoyé à Varsovie durant quelques mois mais doit revenir en Allemagne car sa femme est malade. Elle meurt en 1936, le laissant seul en charge de son fils. Il est envoyé en Afrique du Sud où il sympathise avec des anti-nazis et épouse en 1938 une femme suisse. Lorsqu'il est rappelé en Allemagne au début de la guerre en 1939, ses amis proposent de l'arrêter afin qu'il n'ait pas à affronter l'Allemagne nazie mais il refuse de peur que cela ait des répercussions sur ses collègues. 

Il sait déjà que son retour va être difficile, c'est pourquoi il décide de confier son fils aux bons soins de sa gouvernante. Il part en novembre 1939 avec 3 passeports différents, un certain nombre de tampons officiels, et une arme.

 

Le retour en Allemagne Nazie

Les choses ont bien changé depuis le départ de Fritz en 1937. En 2 ans seulement, le ministère des Affaires Étrangères est passé de 2.800 à 10.000 employés, tous dirigés par le nouveau ministre Joachim von Ribbentrop, dont la seule et unique préoccupation est de satisfaire Hitler et ses objectifs. 

Kolbe commence par travailler pour  le ministre Rudolf Leitner, avec qui il était en Afrique du Sud et qu'il considère comme un allié. Rapidement on envisage de l'envoyer en Norvège en tant que consul général, c'est une grande promotion. Leitner le supplie de rallier le parti nazi pour accéder à ce poste mais Kolbe refuse. Conséquence directe et sans grande surprise, il est mis au placard. 

Le symbole des Wandervogel`

Dès lors, il commence à s'impliquer dans des activités anti nazis avec ses anciens amis du Wandervogel. Au début, l'idée est surtout d'informer les gens sur la réalité du nazisme, sur les intentions d'Hitler et sur l'hypocrisie de la propagande. L'imprudence de certains détruit ce 1er réseau de résistance camouflé en club de sport. Le travail de Kolbe est néanmoins très apprécié et il sait se rendre indispensable au sein de l'administration. 

En 1941, il est assigné au service de Karl Ritter, haut fonctionnaire du département des Affaires Étrangères. Sa position devient centrale, il doit trier les messages qui arrivent de toutes les ambassades allemandes, tenir Ritter informé de ce que dit la presse étrangère et passer en revue les conversations entre hauts dignitaires, pour en extraire le plus pertinent pour Ritter. Ironie du sort, plus il tient tête au régime nazi, plus il entre dans l'intimité de ses rouages. 

Fritz Kolbe prend alors conscience qu'il a en sa possession des informations qui pourraient se révéler capitales pour les alliés. Mais cela veut dire trahir son pays. Kolbe décide finalement que personne ne doit obédience au régime hitlérien, et que c'est par amour de son pays qu'il veut agir.  

Ses 1ères tentatives à contacter les diplomates américains à travers le réseau de l'église catholique échouent. Et l'ambassade américaine ferme. L'hiver 1941 est calme, Kolbe ne se fait pas remarquer mais continue de chercher un moyen d'entrer en contact avec les alliés. Le contexte n'aide pas, la tension est palpable en Allemagne, la peine capitale qui n'avait été prononcée que 3 fois en 1939, l'est plus de 3.000 fois en 1942. Il devient évident à ce moment là que le contact avec les alliés ne pourra se faire qu'à l'étranger.


Le journal de Kolbe

En attendant de pouvoir sortir du pays, il parvient à faire circuler quelques informations grâce au célèbre chirurgien Dr. Ferdinand Sauerbruch. Médecin réputé, ce dernier a soutenu la cause nazie ce qui lui vaut les faveurs du gouvernement, mais il retourne sa veste vers 1942 et devient un opposant farouche au régime hitlérien. Kolbe et lui entretiennent une grande amitié et Fritz admire les positions du médecin. Il se fiance d'ailleurs à sa secrétaire. Leur collaboration fournit à Kolbe un bureau pour rencontrer les opposants et stocker des documents. Il trouve un canal d'information via Strasbourg pour Londres et en profite pour prévenir nombre de résistants français de leur imminente arrestation. La fin de 1942 voit la guerre s'enliser, la population allemande commencer à remettre en question sa confiance en Hitler, et la Gestapo renforcer sa sévérité à l'égard de l'opposition. 

Kolbe tente à nouveau de partir en Suisse au printemps 1943 mais sa requête est refusée une seconde puis une 3ème fois. La chute de Mussolini entame sérieusement le moral de la population qui ne voit aucune issue à une guerre que beaucoup considèrent comme déjà perdue.

Persuadé que le scénario italien ne pourra pas se répéter en Allemagne, Kolbe croit en une défaite par les armes comme seul moyen de stopper définitivement Hitler. Dès lors il fera tout pour accélérer la chute militaire allemande.

 

L'espion entre en action

C'est en Août 1943 que Fritz Kolbe accède finalement  à sa 4ème demande un visa pour se rendre en Suisse. Il y achemine officiellement du courrier. Il essaie de renter en contact avec les diplomates anglais par l'intermédiaire du Dr. Ernest (ou Ernesto) Kocherthaler. Mais C'est un nouvel échec, il ne peut pas se rendre directement sur place sans risque de se compromettre sans aucun résultat, et les anglais ne croient pas à la véracité du récit de Kocherthaler. 

Ce dernier fait appel à un ami haut placé pour les introduire auprès des américains. Ils sont en effet reçus par Allen Dulles, le chef de l'OSS, l'Office des Services Secrets américain. Dulles est en Suisse depuis 1942 et sa principale mission est de savoir ce qui se passe Allemagne, qui forme l'opposition et comment avancent les projets de renversement du régime hitlérien. Avocat réputé aux États-Unis, il est recruté pour diriger le bureau de Coordination des Informations au début des années 40. En Suisse son rôle de couverture était Représentant Officiel du Président Roosevelt, ce qui lui laissait les mains libres. Durant leur entretien, l'ambiance est très tendue, Dulles et son collaborateur Mayer passent Kolbe au crible de leurs questions, essayant d'évaluer la bonne foi de leur interlocuteur.

Mais ce dernier joue la carte de la franchise et raconte durant plusieurs heures ce qu'il connaît du fonctionnement du département des affaires étrangères, des avancées de l'opposition, de l'état du pays et de la population et de la localisation précise des résidences d'Hitler, d'Himmler et de Ribbenstrop. Il fournit également des renseignements militaires sur les différentes divisions allemandes, en Sicile, Grèce, Hongrie... Dulles finit tout de même par demander à Kolbe s'il n'est pas un agent provocateur employé par la Suisse pour démasquer les activités d'espionnage interdite sur son territoire ou s'il n'était pas un agent double. 

Rapport des services secrets

Il explique alors qu'il agit selon sa conscience comme le lui a inculqué son père, et qu'il pense que la chute du régime hitlérien est urgente et nécessaire non seulement pour l'Allemagne mais pour le reste du monde. Il considère également qu'en aidant les américains maintenant, il assure à son pays une certaine marge de collaboration à la fin de la guerre. Il déclare également ne pas vouloir d'argent pour ses services. 

Kolbe rentre à Berlin 2 jours plus tard, satisfait d'avoir pu donner ces informations et confiant dans la suite. Pendant ce temps, Dulles ne sait pas quoi croire, il se renseigne sur Kolbe, envoie des demandes d'évaluations à New-York sur cet homme qu'il rebaptise Georges Wood, numéro de code 674. 

1943 – 1945: Durant cette période, Kolbe se rend 6 fois en Suisse, utilisant toujours des amis ou des collègues hors de toute suspicion pour obtenir des documents. Il fournit près de 600 extraits de correspondances entre le Département des Affaires Étrangères et les missions diplomatiques allemandes dans 30 pays différents. Les informations sont accueillies avec prudence au début puis à partir de 1944, certaines sont directement envoyées à la Maison Blanche et utilisées par les services militaires alliés. La contribution de Kolbe à la victoire des alliés est difficilement mesurable, mais son action a influé leur travail avec certitude. Certains des documents qu'il a rapportés ont permis aux forces militaires de percer des codes déterminants, il a sauvé nombre de résistants français de leur arrestation imminente, et alimenté l'OSS d'informations capitales.

Un espion au coeur du IIIème Reich

Réfugié en avril 1945 en Suisse auprès d'Allen Dulles, Fritz Kolbe continue quelques années à travailler pour les américains. Il échoue à réintégrer la diplomatie allemande après la fondation de la République Fédérale d'Allemagne car nombre de ses anciens collègues lui reprochent sa trahison. Il renonce à s’installer aux États-Unis, et, pour gagner sa vie, finit par s’établir en Suisse comme représentant en Europe d’un fabricant américain de tronçonneuses.

Il décédera en 1971. Lorsqu’il disparaît, 10 personnes seulement assistent à son enterrement, dont 2 fonctionnaires de la CIA. 

Fritz Kolbe aurait dû rester dans l'ombre. Il en sort aujourd'hui.

Dans son livre, Fritz Kolbe, un espion au coeur du IIIème Reich sorti en 2003, le journaliste Lucas Delattre ressuscite l'espion au terme d’une enquête exemplaire retraçant son histoire.

Fin 2004, le ministre des Affaires étrangères allemand de l’époque, Joschka Fischer, rend également un hommage solennel à ce courageux diplomate lors d'une cérémonie officielle. Une salle de conférence du ministère porte désormais son nom. 

 

Fritz Kolbe en quelques dates

  • 25 septembre 1900: naissance de Fritz Kolbe à Berlin
  • 1925: Kolbe intègre le ministère des Affaires Étrangères 
  • Août 1943: Il contacte l'OSS à Berne où il rencontre Allen Dulles
  • 1943-1945: Devenu l'agent Georges Wood pour les Services Secrets Américains, Fritz Kolbe va livrer pas moins de 2600 informations capitales aux Alliés.
  • 1945: Réfugié en Suisse après la guerre, il travaille encore quelques temps pour les autorités américaines.
  • Considéré comme un traitre par ses pairs, il ne parviendra pas à réintégrer la diplomatie allemande et deviendra représentant en Suisse.
  • 16 février 1971: Fritz Kolbe meurt dans l'anonymat le plus complet, à Berne (Suisse).

Bibliographie

  • Fritz Kolbe, l'espion au cœur du IIIème Reich
    de Lucas Delattre
    Ed. DeNoël 
    Paru en 2003
    The Secret Surrender 
    Allen Dulles
    1966
  • Young Germany: A History of the German Youth Movement 
    Walter Laqueur
    1962
  • Who's Who in Nazi Germany 
    Robert Wistrich
    1982 

Documentaire

  • Fritz Kolbe, le diplomate qui trahit Hitler

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