George Boucheseiche

Georges Boucheseiche est l’homme de toutes les embrouilles. D’un passage à la Gestapo, il a atterri dans le gang des Tractions Avant à la Libération. Gangster aguerri, il devient un «barbouze» dans les années 60. Son nom est souvent cité dans l’affaire Ben Barka, et pourtant, de cet homme aux multiples facettes, on ne sait presque rien. Un véritable homme de l’ombre.

Dans le début des années 40, alors que la France est occupée par l’Allemagne nazie, Georges Boucheseiche rejoint les rangs de la Gestapo française. La «Carlingue» comme on la surnomme, est installée au 93, rue Lauriston à Paris et regroupe un bon nombre de truands, flics véreux et gangsters en tous genres. On y trouve donc Georges Boucheseiche, mais aussi, Henri Lafont, chef de la Gestapo française, Pierre Loutrel (dit «Pierrot le Fou ») et Pierre Bonny, un policier radié pour détournement de fonds et trafic d’influence.

Leurs méthodes sont ultra violentes et ils n’hésitent pas à frapper, voler et même torturer pour récolter des informations concernant les personnes qu’ils recherchent. Ils en profitent pour régner sur le quartier de Pigalle, comme des rois de la mafia.

Dans cette période trouble de l’Histoire de France, ils ne sont pas les seuls à rejoindre la milice de l’Occupant. Selon Henri Longuechaud, policier à la retraite, «On peut être scandalisé par le chiffre de 30.000 à 32.000 souvent avancé [comme effectifs de la Carlingue] … À Paris, lorsque l’occupant lance un avis de recrutement pour 2.000 policiers auxiliaires à son service, il aurait reçu pas moins de 6.000 candidatures».

Et si la plupart des membres ont été jugés et condamnés à mort à la Libération, ce n’est pas le cas de Georges Boucheseiche, qui arrive à rallier le gang des Tractions Avant.
 

Boucheseiche et les Tractions Avant

A la Libération, Georges Boucheseiche, bien infiltré dans le Pigalle des années 40, retourne sa veste et s’engage aux côtés du gang des Tractions Avant. Ce groupe de la «résistance» s’applique à purger Paris des «collabos», de quelque manière que ce soit. Il emmène avec lui d’autres anciens gestapistes, comme Pierre Loutrel (qui sera le 1er ennemi public n°1).

Le gang des tractions avant

Cette bande de malfrats de la Carlingue est rejointe par d’autres policiers véreux et donc, des résistants voyous. C’est à ce moment-là que Georges Boucheseiche fera la connaissance de Jo Attia et Abel Danos, qui auront leur rôle à jouer dans la disparition de Mehdi Ben Barka. Il sera aussi aux côtés de René La Canne, surnommé «le roi de l’évasion».

Mais les purges étant terminées, le gang s’ennuie et s’oriente donc naturellement vers la voie du grand banditisme. A bord d’une Citroën 15/six, ils parcourent la France et laissent derrière eux des victimes terrorisées. Leurs hold-up marquent les esprits par leur violence et leur audace. Utilisant les mêmes moyens que «la bande à Bonnot», ils font parler d’eux. Et ils seront eux aussi copiés, par «le gang des postiches».

Boucheseiche chez les barbouzes

1954. Guerre d’Algérie. D’un côté, La France ne veut pas lâcher ce département d’Outre-Mer. De l’autre, le Front de Libération Nationale (FLN) algérien réclame l’indépendance. Jusqu’aux accords d’Evian du 18 mars 1962, les 2 forces en opposition se sont menées une guerre barbare et sanglante.

Les barbouzes
 
Sur le sol algérien, la guerre entre les forces françaises et les indépendantistes algériens se double d’une guerre civile. Alors qu’en Algérie, le FLN prend  l’avantage dans la lutte armée, sur le territoire français, plusieurs groupes s’affrontent.
Le mouvement pacifiste est hostile à la guerre, mais il reste largement minoritaire.
On trouve aussi les «porteurs de valise» du Parti Communiste Français et Algérien. Eux sont favorables à la révolution algérienne.
Ensuite, il y a ceux qui croient en «l’Algérie Française». Ceux là appartiennent à des groupes de droite et d’extrême droite comme le Front Algérie Française, Jeune Nation, et l’Organisation Armée Secrète (OAS). Ils sont radicaux et ultra-violents. Enfin, le dernier groupe pourrait être le plus controversé puisqu’il s’agit des barbouzes, employés des services spéciaux français de renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Ils reçoivent leurs ordres du Chef de l’Etat: mettre fin aux violences de l’OAS, par n’importe quel moyen.
Et c’est dans ce groupe des barbouzes que l’on retrouve Georges Boucheseiche. Parmi les 300 hommes qui luttaient contre l’OAS, on comptait aussi Jo Attia, Jean Palisse et Antoine Lopez. A force d’œuvrer ensemble de manière non conventionnelle, les 4 hommes deviennent inséparables. Alors que la fin de la guerre et la fin des combats s’annonce, ces hommes, qui n’ont peur de rien, vont avoir une nouvelle mission.

Boucheseiche au centre de l’affaire Ben Barka

Mehdi Ben Barka est le fondateur du groupe politique de gauche Union Nationale des forces populaires du Maroc.Il s’oppose au régime du Roi Hassan II et dérange fortement la royauté, fraîchement indépendante (1955).

Dès 1962, il échappe à un attentat fomenté par les services du Général Oufkir, proche du Roi. Le 22 novembre 1963, Mehdi Ben Barka est condamné à mort par contumace pour complot et tentative d’assassinat contre le Roi. Il se réfugie en Algérie, où il fait la connaissance de Che Guevara, Malcom X et Amilcar Cabral. Ensuite, il traverse les villes du Caire, Rome, Genève et La Havane, portant la bonne parole et voulant créer un mouvement révolutionnaire mondial. En janvier 1966 devait se tenir la Conférence Tricontinentale à La Havane. Seulement si pour Ben Barka, président de la commission préparatoire, cette conférence avait un enjeu extraordinaire puisqu’elle devait réunir les 2 courants de la Révolution Mondiale, aider les mouvements de libération, soutenir Cuba contre l’embargo américain, liquider les bases militaires étrangères et abolir l’apartheid en Afrique du Sud, elle avait aussi un enjeu extraordinaire pour ces opposants. Et c’est très certainement pour cela que Mehdi Ben Barka n’a jamais pu assister à cette conférence.

Mehdi Ben Barka

Il a été enlevé le 29 octobre 1965 devant la brasserie Lipp au 151 boulevard Saint Germain à Paris. Venu dans la capitale française pour préparer la Conférence tricontinentale, il a été interpellé au grand jour par l’inspecteur principal Louis Souchon et son adjoint Roger Voitot. A l’intérieur de la voiture, un personnage peu recommandable, appartenant à la pègre parisienne, Julien Le Ny. C’est la dernière fois que l’on a vu Ben Barka.

On apprend assez vite que cette «interpellation-enlèvement» a été commanditée par Antoine Lopez, chef d’escale d’Air France à l’aéroport d’Orly et Honorable correspondant du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (appartenant à la DGSE). Cet ami de Boucheseiche n’a pas travaillé seul puisque Georges Boucheseiche lui-même est impliqué. Tout comme ses compagnons d’armes, Jo Attia, Jean Palisse et Pierrot  Dubail.

Même si le corps de Mehdi Ben Barka n’a jamais été retrouvé, on sait aujourd’hui qu’il a été torturé dans la maison de Georges Boucheseiche près de Fontenay le Vicomte. Celui-ci s’est échappé au Maroc dès le 4 novembre 1965. Le 8 novembre de la même année, un mandat d’extradition est lancé contre lui et il est condamné par contumace à la prison à vie lors du procès du 7 juin1967. Il est mort au Maroc en 1972, vraisemblablement à Tanger,alors qu’il était en reconversion professionnelle en étant tenancier de bordel. Les circonstances réelles de sa mort restent un mystère.
 

Qui a commandité cet enlèvement ?

Aujourd’hui encore nous ne savons que très peu de choses sur cet enlèvement. Le 21 février 1966, le Général De Gaulle soutient que «Du côté français que s'est-il passé? Rien que de vulgaire et de subalterne. Rien, absolument rien, n'indique que le contre-espionnage et la police, en tant que tels et dans leur ensemble, aient connu l'opération, a fortiori qu'ils l'aient couverte». Or en 2006, Lucien Aimé-Blanc, ancien commissaire, publie les écoutes téléphoniques de l’époque, qui prouvent clairement que la DGSE était au courant de ce préparaient Boucheseiche et ses compères. Voici un extrait de ces écoutes:

Résidence Niel. 93, avenue Niel. Le 21 septembre 1965, 20 h 02. 
Antoine Lopez demande Georges Boucheseiche. Jean Palisse, André Le Ny et Pierrot Dubail sont présents et écoutent la conversation téléphonique.
— Lopez: J'ai rendez-vous avec El-Mahi [agent marocain des services spéciaux] à 9 heures à Montparnasse. Je vais l'amener chez toi, Georges [chez Boucheseiche à Fontenay-le-Vicomte]. 
— Boucheseiche: D'accord!
— Lopez: Lunettes [Georges Figon] a couché à l'Unic Hôtel [hôtel de passe appartenant à Lopez et Boucheseiche]. Je serai à Fontenay à 9 heures. Il faut que Jean s'entende avec toi pour savoir ce qu'on va dire à El-Mahi. Tu sais que hier matin ça a mal commencé. Il faut lui dire qu'on n'a pas amené exprès Franju à Genève pour l'attirer [Ben Barka] .ici à Paris Et qu'il ferait l'impossible pour être là le 4 octobre. Passe-moi Jean!
— Palisse: Je t'écoute, Antoine. 
— Lopez: Et pour les «porte-plumes» , qu'est-ce que tu en as fait?
— Palisse: J'ai pu m'arranger. J'ai trouvé quelqu'un. Ils vont être chez quelqu'un de sûr. Je les ferai monter plus tard.
— Lopez: Je suis plus tranquille. A tout à l'heure.
Fin de conversation.
 
Résidence Niel. 24 septembre 1965, 20 heures. 
Jean Palisse appelle Antoine Lopez chez lui, à Mennecy.
— Lopez: J'ai pu toucher Georges (Boucheseiche]. Il était à Tanger avec Rodolphe. Je lui ai donné l'adresse de celui qu'on avait rencontré chez le général [Oufkir]. 
— Palisse: C'est bien, à plus.
Fin de conversation.
 
Résidence Niel. 29 septembre 1965, 20 heures. 
Jean Palisse appelle Georges Boucheseiche.
— Palisse: J'arrive d'Orly. J'ai vu Antoine [Lopez]. Il vient de prendre l'avion pour le Maroc. J'ai eu un peu de nouveau: je dois me mettre à Orly en feuga (verlan: «en gaffe», en planque]. 
— Boucheseiche: Ah bon!!!
— Palisse: Je t'expliquerai de vive voix: il ne faut pas parler au téléphone. J'ai vu aussi Marius [Châtaignier]: je n'arrête pas!
— Boucheseiche: J'ai rendez-vous demain soir chez Franju [le cinéaste]. 
— Palisse: Je vais manger avec les amis du Maroc.
Fin de conversation.
 
Résidence Niel. 30 septembre 1965, 22 heures. 
— Boucheseiche: Alors?
— Palisse: Je suis passé voir André [Le Ny]. J'arrive. 
— Boucheseiche: Dis donc, il ne parle plus de Prague ni de La Havane [Ben Barka prépare la conférence de la Tricontinentale qui doit réunir des révolutionnaires du monde entier à Cuba]. 
— Palisse: Ah bon! Boucheseiche: Ouais! Il part dans le Sud-Est asiatique. A Djakarta.
Fin de conversation. 
 
Résidence Niel. 23 octobre 1965, 21 h 09. 
Roger Lentz «Poupon» héberge El-Mahi, rue de Lourmel. Il appelle Jean Palisse. 
— Lentz: Je peux te voir?
— Palisse: Non, je suis pris! Il faut que j'aille réceptionner quelqu'un à Orly? T'as compris? Tu n'as pas besoin d'un dessin! Tu vois de qui il s'agit [Ben Barka]. Je vais passer prendre André [Le Ny] chez lui. 
— Lentz: Ah bon!
— Palisse: Ouais! On peut avoir de gros, très gros ennuis.
Fin de conversation. 
 
Résidence Niel. 23 octobre 1965, 21 h 18. 
Antoine Lopez appelle Jean Palisse.
— Lopez: Jean, tu m'entends?
— Palisse: Ouais, je suis avec Georges [Figon]. 
— Lopez: Tu sais, le gars d'hier m'a dit que c'était bon! Alors, c'est pour 3 heures! Où est le grand? [Le Ny]. 
— Palisse: Il est couché, je passe le prendre tout à l'heure. 
— Lopez: Bien! Il faudrait que ce soir vous preniez des précautions extraordinaires? Tu piges? Il ne faut pas que vous vous montriez à Orly avant que j'aie vu la personne. Ça ne me plaît pas du tout! Je me demande? S'il se doutait de quelque chose? tu sais ce qui arriverait!
— Palisse: Tu penses! Mais quand nous avons su qu'il venait, c'est bien ce que nous avons pensé! Mais nous avons pris nos précautions. Ce qui doit arriver arrivera! (?) 
— Lopez: Bien! Alors voilà, vous ne bougez pas! S'il y a le colis à l'avion, c'est moi qui irai à l'avion! C'est bien compris? (?) 
— Palisse: Je m'en doutais! Un homme averti en vaut deux! Tu vois, Georges «Lunettes» [Figon] n'a rien à se reprocher! (?) 
— Lopez: Bien parlé! 
— Palisse: Tu peux être tranquille! Nous sommes aussi malins qu'eux [les services secrets marocains, qu'ils soupçonnent de vouloir les doubler]. Même sûrement plus! Et puis, à l'arrivée je serai avec des gens qu'ils ne connaissent pas.
— Lopez: Je suis très content!
— Palisse: Tu peux être tranquille! Je vais te dire: s'ils veulent des actes, ils vont en avoir!
— Lopez: Ça y est! Tu me rassures. Je suis content.
Fin de conversation. 
 
Résidence Niel. 23 octobre 1965, 22 h 51. 
Jean Palisse appelle El-Mahi, l'agent marocain, rue de Lourmel.
— Palisse: C'est Jean. Il ne faut pas que votre ami se pointe à Orly cette nuit!
— El-Mahi: Ouais! 
— Palisse: Il aurait un accident! Ce sont des choses qui, chez nous, ne se passent pas à coups de poing!
— El-Mahi: Bien! Moi, je suis droit, je ne crains rien!
— Palisse: OK! Amusez-vous! A demain.
Fin de conversation.

Aujourd’hui encore, des «révélations» apparaissent. Certains pensent que l’enlèvement a juste mal terminé, d’autres imaginent  que le Roi Hassan II en personne a commandité cet acte. D’autres encore accusent la France. Mais entre mensonges  et vérités, rien ne nous prouve aujourd’hui pourquoi est mort Ben Barka.
 

Georges Boucheseiche en quelques dates

  • 1939-1945 : Boucheseiche appartient à la Gestapo française durant la Seconde Guerre Mondiale
  • 1945-1946 : Boucheseiche entre dans le Gang des Tractions Avant
  • 1954-1962 : Guerre d’Algérie. Boucheseiche entre chez les barbouzes (DGSE).
  • 29 octobre 1965 : enlèvement de Mehdi Ben Barka
  • 4 novembre 1965 : Boucheseiche fuit au Maroc
  • 8 novembre 1965 : un mandat d’extradition est émis contre Boucheseiche
  • 7 juin 1967 : il est condamné par contumace à la prison à perpétuité
  • 1972 : il meurt dans des circonstances troublantes au Maroc
     

Bibliographie et filmographie

Bibliographie

Grégory Auda 
Les Belles années du « milieu » 1940-1944 : le grand banditisme dans la machine répressive allemande en France.
Aux éditions Michalon
2002
 
Charles Bacelon, Max Clos, etc…
Histoire du banditisme et des grandes affaires criminelles
Aux éditions Famot
1974
 
Lucien Bitterlin 
Histoire des « barbouzes »
Editions du Palais Royal
1972
 
Patrice Chairoff
B… comme barbouzes
Editions Alain Moreau
1975
 
Jean Monneret
La phase finale de la Guerre d’Algérie
editions L’Harmattan
 
R. Muratet
On a tué Ben Barka
Editions Plon
1967
 
Jacques Derogy et Grédéric Ploquin
Ils ont tué Ben Barka
Editions Fayard
1999
 
Filmographie 
 

Le Gang
De Jacques Deray
1976
 
Les Barbouzes
De Georges Lautner
1964
 
Le grand restaurant
De Jacques Besnard
1966
 
Made in USA
De Jean-Luc Godard
1966
 
L’Attentat 
D’Yves Boisset
1972
 
J’ai vu tuer Ben Barka
De Serge Le Péron et Saïd Smihi
2005
 
L’affaire Ben Barka
De Jean-Pierre Sinapi
2008
 


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