Jean-Basptiste Troppmann

Les faits se déroulent sous le Second Empire. On découvre à Pantin près de Paris les corps des 8 membres de la famille Kinck. Simple meurtre crapuleux ou autre, personne ne sait vraiment pourquoi leur assassin, le jeune Jean-Baptiste Troppmann, a réalisé avec un sang-froid abominable ce véritable massacre...

En 1869, alors que Napoléon III vit les dernières années de son règne, on découvre les corps d'une femme et de ses 5 enfants à Pantin, au nord-est de Paris, dans ce qui était encore à l'époque le département de la Seine. Plus tard seront exumés les corps de son fils aîné et de son mari. Au total, huit membres d'une même famile, la famille Kinck, ont été sauvagement assassinés.

[]
Jean-Baptiste Troppmann

Jean-Baptiste Troppmann est né le 5 octobre 1849 à Brunstatt dans le département du Haut-Rhin, en Alsace. Il déménage avec ses parents vers la ville voisine de Cernay à 11 ans, et y s'emploie à devenir mécanicien dans l'atelier de fabrication de son père, un inventeur un peu loufoque et alcoolique. A cette période, il est décrit comme un enfant plein de contradictions. L’air frêle, il n’en reste pas moins doué d’une énergie phénoménale. On le dit très intelligent —comme son père— mais extraordinairement timide et replié sur lui-même. Il disait souvent : « Je ferai quelque chose qui étonnera l’univers ».

Comme tout adolescent, il se cherche, et c’est dans les lectures d’histoires criminelles à sensation qu’il se retrouve. Il s’entiche aussi d’une nouvelle passion : la chimie.

En 1868 il quitte l'Alsace pour Paris, et plus exactement Pantin. Il y installera des machines vendues par son père. L’année d’après, il se rend à Roubaix, toujours pour le travail, et rencontre la famille Kinck, ou plus précisémment il fait la connaissance de Jean Kinck, à la fin du mois de mai 1869. Tout de suite, les deux hommes s’entendent à merveille. Ils ont tous deux la même origine haut-rhinoise, ce qui les rapproche grandement, eux qui sont expatriés d'Alsace. Très vite, Jean Kinck devient le mentor de Jean-Baptiste Troppmann. Il est un véritable modèle de réussite pour ce jeune homme aux dents longues. Lui aussi rêve de gravir les échelons comme l’a fait Jean. De simple ouvrier, il est devenu un patron prospère.

Pourtant Jean Kinck reste un insatisfait. Malgré une femme aimante et six beaux enfants, une réussite professionnelle plus qu’honorable et une maison cossue, il lui manque encore quelque chose : amasser assez d’argent pour se retirer paisiblement dans son Alsace natale.

C’est en découvrant les rêves de Jean Kinck que Troppmann eut visiblement l’idée de prospérer lui aussi, de façon beaucoup moins honnête mis beaucoup plus fulgurante. Il lui raconte d'abord qu'il retourne en Alsace, et qu'il va lui trouver la maison de ses rêves. Il s'installera en tant qu'exploitant des brevets de son père à l’étranger. Mais pour celà, il faut de l'argent.
 

Le début du massacre

Troppmann retourne à Cernay vers la mi-août 1869. Il est rejoint par Jean Kinck le 24 du même mois. En bon père de famille, celui-ci a prévenu les siens de son voyage et de son intention de voir sa sœur —à qui il a envoyé une lettre, prévenant de son passage.

Les deux hommes se retrouvent en gare de Bollwiller, près de Mulhouse, et partent pour un périple inconnu dont la destination finale se situe dans la montagne près de la ville d’Uffholtz. L’histoire s’arrête là pour Jean Kinck, qui meurt empoisonné à l’acide prussique, ancien nom du cyanure d'hydrogène, par la main de Jean-Baptiste Troppmann. 

Le jeune homme enterre le corps non sans lui avoir fait les poches. A sa grande stupéfaction, il ne récupère que 2 chèques, une montre en or et des papiers d’identité au lieu des 5.500 francs en espèce espérés. Contrarié, il écrit alors à la femme de Jean Kinck, Hortense, et lui demande de retirer à la banque de l'argent avec les chèques, afin de le lui envoyer. Pour que la femme accepte, il explique que Jean s’est blessé à la main, et qu’il écrit donc sous sa dictée.

Mais la supercherie ne fonctionne pas à la Poste. On le considère trop jeune par rapport aux papiers d’identité de Jean Kinck et on refuse de lui donner la somme demandée. Il fait alors appel au fils aîné des Kinck, Gustave, âgé de 16 ans. Il demande par courrier, toujours au nom de Jean Kinck, à ce que Gustave se rende à Guebwiller, une ville voisine de confiance d'où sont originaires les Kinck, pour récupérer de l'argent, et parle d’un demi million de francs gagné grâce à Jean-Baptiste, histoire de motiver Hortense Kinck. Gustave Kinck se rend bien en Alsace, dès le 5 septembre, mais n’arrive pas lui non plus à récupérer cet argent, car il n’a pas de procuration ! Gustave Kinck décide alors de rejoindre Paris, où est alors supposé se trouver son père. On est le 15 septembre 1869.

C'est Jean-Baptiste Troppmann qui l’attend en gare, heureux de toucher enfin son argent. Mais Gustave arrive bredouille. Qu’à cela ne tienne, Troppmann lui propose de faire venir toute la famille à Paris ainsi que tous les papiers nécessaires à la réception de l’argent tant convoité, et envoie à cet effet un télégramme à sa mère. Après cela, Gustave ne lui servant plus à rien, et il lui propose de  retrouver son père. Il assassine Gustave Kinck à coups de couteau et enterre le corps dans un champ. 

La conception du plan de Jean-Baptiste Troppmann semble rocambolesque et naïf. Mais en 1969, les méthodes d'identification, de signature, de reconnaissance, de communication et de voyage, bref tous les moyens mis en oeuvre pour se rendre compte d'une situation, sont infiniment moins élaborées et beaucoup plus long que de nos jours. Et cela compte aussi pour la Police...
 

Le massacre de Pantin

Le 17 septembre, toute la petite famille Kinck débarque à Paris. Ne trouvant pas son mari à l’hôtel, Hortense et ses enfants décident de se rendre à la gare où Troppmann les attend. Ils montent tous ensemble, accompagné de Troppmann, dans une voiture de louage. On ne les reverra plus.

Le 20 septembre 1869 au matin, à Pantin, le propriétaire du champ y découvre des traces inhabituelles. En y regardant de plus près, il trouve même un mouchoir ensanglanté. Il décide de creuser et se retrouve face à l’indicible: cinq corps d’enfants et celui d’une femme enceinte de 6 mois. Il s’agit d’Alfred, Henri, Marie, Achille, Emile et Hortense Kinck, agés respectivement de 2, 6, 10, 8, 13 et 40 ans. Tous ont été égorgés.

[]
3 des victimes

La police de Pantin est tout de suite saisie de l’affaire. On retrouve les armes du crime à proximité des corps : un couteau et une pioche. Les analyses sont formelles. La mère et les 2 plus jeunes ont été égorgés, les 3 autres étranglés et martelés de coups de pioche. Qui a pu perpétuer un pareil carnage ? Et comme les absents ont toujours tort, les soupçons pèsent sur Jean et Gustave Kinck.

Mais les dépositions ne collent pas. L’hôtelier ne parle pas d’un homme de 40 ans mais d’un jeune homme de 20 ans. qui pourtant s’appelait bien Jean Kinck. A Pantin les autorités comprennent que l’histoire sera bien plus compliquée que prévue. Ils demandent donc à leurs confrères de Roubaix de diligenter une enquête sur Jean Kinck.
 

Le retour de Troppmann

Le 22 septembre, Jean-Baptiste Troppmann est arrêté lors d’un simple contrôle d'identité, au Havre. Le Gendarme Ferrand remarque le nom écrit sur ses papiers d’identité : Gustave Kinck. Pris sur le fait, Troppmann prend la fuite et saute dans le bassin du port. Repêché in extremis par un calfat, il finit sa journée en garde à vue. Lors de son arrestation, on retrouve sur lui, non seulement les papiers de Gustave Kinck, mais toute la correspondances entre les membres de la famille. 

[]
Signature et moulage de la main de Troppmann

La Police comprend que Troppmann est lié de près ou de loin à cette sordide affaire. Au fur et à mesure des interrogatoires et des investigations, elle réalise que le rôle central qu'il tient. Troppmann, de son côté, ne cesse de clamer son innocence, qu'il n’est que le complice des macabres forfaits de Gustave et Jean Kinck. Et lorsque l’on découvre le corps de Gustave à quelques dizaines de mètres de ceux de sa mère et de ses frères et sœurs, il accuse le père, Jean, d’avoir également assassiné son fils aîné.

Mais le 12 novembre 1869, Jean-Baptiste Troppmann, de sa voix colorée par son fort accent alsacien, avoue tout. 

Il avoue être allé en Alsace avec Jean Kinck et explique aux autorités comment il a l’a empoisonné puis enterré. Il explique les soucis qu’il a rencontré pour toucher l’argent des Kinck, comment il a fait venir Gustave à Paris, comment il l’a assassiné, avant d’en finir avec le reste de la famille. Il conclue son histoire atroce par : « J'ai tué Kinck pour m'emparer de l'argent qu'il m'avait dit avoir chez son banquier. C'était une nécessité pour moi de tuer les autres membres de la famille afin de supprimer tous les témoins ».
 

Troppmann sur l'échafaud

Le 29 novembre, il revient sur ses déclarations. Il affirme avoir agi avec trois complices, mais est dans l’impossibilité de les nommer. Il est donc transféré à la prison de la Conciergerie à Paris en attendant son procès.

[]
L'exécution de Troppmann

Celui-ci s’ouvre le 31 décembre 1869 et fait grand bruit. Il durera cinq jours. Cinq jours au bout desquels Jean-Baptiste Troppmann, un assassin terrible et sans pitié, est bien évidemment jugé coupable et condamné à mort. Il est guillotiné Place de la Roquette le 19 janvier 1870 au matin. Anecdote : alors que la lame s’abat sur son cou, dans un dernier sursaut, il mord avec conviction le pouce du bourreau.
 

Le temps des questions

Au lendemain de l'exécution, beaucoup se posent des questions. Comment Jean, Gustave puis Hortense Kinck ont-il pu être aussi crédules ? Comment un homme aussi jeune et aussi insignifiant que Jean-Baptiste Troppmann a t-il pu prendre un tel ascendant sur eux ?

Comment un seul homme a-t-il pu assassiner une femme et ses cinq enfants sans rencontrer le moindre problème, la moindre résistance, sans qu'aucun ne prenne la fuite pendant qu'il tue les autres ? Comment a t-il pu cacher tous les corps en si peu de temps et sans éveiller l'attention ? Pour Antoine Claude, le chef de la Sûreté de l’époque, il n’y a pas de doute : Troppmann avait des complices. Deux  guetteurs et deux aides au minimum pour accomplir son forfait. Cela n’a jamais pu étre démontré.

Le mobile du crime est l'argent. Mais peut-on pour cette somme massacrer toute une famille, y compris des enfants et une femme enceinte ?  D'aucuns ont parlé d’un mobile bien plus important que quelques milliers de francs. En 1870, le pays est à la vieille d'une guerre avec la Prusse, guerre dans laquelle la France va perdre l'Alsace et la Moselle. Le déplacement des protagonistes semblent alors suspects. Jean Kinck, qui a si bien réussi, était-il un espion à la solde de la Prusse ? Les Kinck détenaient-ils des documents importants sur lesquels Troppmann a cherché à faire main basse ? A t-il été chargé d'éliminer les Kinck ?

Toutes les explications sont bonnes pour essayer d'expliquer pourquoi un jeune homme de 21 ans a sauvagement assassiné les huit membres d’une même famille.

 

Le massacre de Pantin en quelques dates

  • 5 octobre 1849 : naissance de Jean-Baptiste Troppmann dans le Haut-Rhin
  • 1868 : Troppmann s’installe à Pantin
  • mai 1869 : il part à Roubaix pour le travail et rencontre la famille Kinck
  • 24 août 1869 : Troppmann assassine Jean Kinck en Alsace
  • 15 septembre 1869 : il tue Gustave Kinck
  • 20 septembre 1869 : découverte des corps de la famille Kinck à Pantin
  • 28 décembre 1869 : ouverture du procès de Troppmann
  • 19 janvier 1870 : exécution de Troppmann

Bibliographie

Mémoires, tome V
d'Antoine Claude, 1882. 

Mon musée criminel
dee Gustave Macé, 1890. 

Le crime de Pantin
de Pierre Drachline
éditions Denoël, 1985. 

L'exécution de Troppmann
d'Ivan Tourgueniev
éditions Stock, 1990.
 
Les grandes affaires criminelles d’Alsace
de Laurent Lallemand 
éditions de Borée, 2005.

La course contre la honte
de Pierre Clavilier
éditions Tribord, 2006

En ligne

Troppmann ou de la défiguration
Approche sémiologique
de Charles Grivel, sur fabula.org

L'exécution de Troppmann
témoignage d'Ivan Tourgueniev, 1870
sur bibilothèque-russe-et-slave.com


Étiquettes: Jean-Basptiste Troppmann   Grandes affaires criminelles   Dossiers