La tuerie du Bar du téléphone

Le 3 octobre 1978 en début de soirée, en pleine guerre des gangs à Marseille, dix personnes sont assassinées dans le Bar du Téléphone par trois hommes cagoulés. Mais pourquoi ? Qui visaient t-ils ?

Le massacre fait la une des journaux, la France est bouleversée. Le juge Michel est chargé de l'affaire, il remue ciel et terre mais son assassinat interrompt l'enquête et la vérité reste enfouie.

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La scène du crime

Retour sur une affaire également nommée le massacre de la Saint Gérard, dont la violence a marqué un tournant dans l'histoire de la criminalité organisée en France.

 

Les faits

Mardi 3 octobre 1978, une dizaine de personnes sont dans le Bar du Téléphone, quartier de l'Opéra. C'est un troquet marseillais du Canet qui ferme tôt, d'ailleurs la sciure de bois est déjà répandue sur le sol et les chaises renversées sur les tables. Certains finissent l'apéro, d'autres passent acheter un paquet de cigarettes, la patronne Nicole, est remontée dans ses appartements. C'est André qui assure la fermeture.

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L'arme des tueurs, un calibre 11,43

À 20h10, trois hommes entrent dans le bar, armes au poing. Ils tirent sur tout le monde. Les premiers sont abattus d'une balle dans la tête, les suivants sont touchés à l'abdomen. Les assassins quittent le lieu du crime sans tarder et filent à pied par le boulevard Finat-Duclos. Des témoins donnent l'alerte immédiatement, la police arrive, en quelques minutes. Les policiers ne voient d'abord que trois victimes, ils découvrent les autres derrière le bar. Ils parviennent à faire évacuer un survivant vers les urgences les plus proches.

La scène est extrêmement violente. À cette époque un tel massacre n'a jamais été perpétré en France. Les policiers, interrogés par la presse juste après leur intervention, sont choqués par ce qu'ils ont vu et paraissent bouleversés. Ils n'ont jamais vu ça. « Il y avait tellement de sang par terre qu'on en avait jusqu'aux chevilles », se souvient le commandant Christian Maraninchi, Inspecteur à l'époque des faits.

Les victimes ont entre 20 et 27 ans, quatre d'entre elles sont connues des services de police pour délits mineurs et deux sortent à peine de prison. Les autres ne sont reliés à aucune affaire connue des Autorités, mais seraient toutes liées de près ou de loin au proxénétisme, selon certaines sources. Les tueurs ont utilisé des armes de calibre 9 et 11,43 mm.

Cette tuerie bat le triste record du massacre de la Saint Valentin perpétré à Chicago en février 1929 par le gang d'Al Capone.

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Al Capone

 

L'enquête

Le directeur des Affaires criminelles au ministère de l'Intérieur, Honoré Gévaudan lui-même, descend dès le mercredi soir à Marseille pour prendre en main la direction de l'enquête.

Les témoins qui ont assisté au drame ont peu de détails à révéler, la nuit était tombée. On sait qu'il s'agissait de 3 hommes portant des bas de femme sur la tête et des passe-montagnes, probablement des membres du Milieu marseillais ou de la French Connection. L'analyse de la scène de crime révèle cependant que les tueurs étaient sans doute des professionnels. Aucun verre n'est brisé, aucun miroir touché. Ils ont agi en 4 minutes montre en main et on parle de centaines de coups de feu.

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Honoré Gevaudan

Honoré Gévaudan refuse de faire entrer ce nouveau drame dans la série d'assassinats qui secoue la ville depuis 5 ans. La guerre des gangs fait rage entre les hommes de Tony Zampa et ceux de Jack le Mat. De Marseille à Nice, une escalade de violence fait plus de 12 morts en quelques mois. Après la tentative d'assassinat de Zampa sur Le Mat en 1977, ce dernier se venge et attaque l'empire Zampa. Il élimine lesporte-flingues du clan, c'est-à-dire les exécutants, ceux à qui sont en ligne de mire et font effectivement le sale boulot.

On apprend dans l'enquête de la tuerie du Bar du Téléphone que l'une des victimes, Noël Kokos, 28 ans, est justement porte flingue pour un grand nom du Milieu. On peut supposer qu'il s'agit de Zampa, auquel cas le Mat pourrait être commanditaire du meurtre. Ou inversement. Le manque de preuve fait sombrer l'enquête.

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Gaetan Zampa

Honoré Gévaudan exclut l'hypothèse de la guerre des clans car il pense que «le gros gibier respecte les lois du milieu. Et l'une des principales veut que l'on épargne les innocents.»

La théorie Zampa – Le Mat ne tient pas selon ces arguments. Mais Gévaudan a-t-il raison de penser ainsi ? Il s'agirait alors d'un règlement de comptes qui dégénère ou d'une bande de petits caïds qui décide d'imposer sa présence en tapant fort selon des méthodes peu orthodoxes. L'hypothèse paraît sans fondement et pourtant l'histoire des organisations criminelles va prouver que dès la fin des années 70, les méthodes, les codes et les valeurs des «gros gibiers» changent. Zampa est évidemment suspecté à l'époque des faits.

Sa réputation est telle qu'il est désigné comme suspect n°1 dès qu'un meurtre est commis dans des circonstances similaires. Mais le crime n'est pas signé cette fois ci. Et l'identité des victimes ne permet pas aux enquêteurs de faire des liens directs avec la guerre des gangs.

 

Le juge Michel

L'affaire de la tuerie du Bar du Téléphone ne sera jamais totalement élucidée.

Le juge qui est en charge de l'affaire fera tout son possible pour faire la lumière sur ce massacre. C'est un homme tenace, pourvu d'un grand sens de la Justice et d'une détermination qui en gêne plus d'un. Il s'agit du juge Pierre Michel, celui qui a mené une lutte acharnée contre le Milieu durant toute sa carrière. Démantèlement de laboratoire de transformation d'héroïne, de filières de la drogue, de réseaux criminels... la liste des exploits du juge est longue mais s'arrête le 21 octobre 1981 lorsqu'il est assassiné en plein jour devant son domicile marseillais, 3 ans presque jour pour jour après la tuerie du Bar du Téléphone.

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Le Juge Michel

Le juge Michel avait déjà fait fermer un grand nombre de laboratoires et démantelé plusieurs réseaux de drogues en 1978, ce qui avait obligé les criminels encore en activité à changer de business. Un vaste trafic de fausse monnaie avait alors vu le jour et le commissaire Châtelain, directeur de la Sûreté urbaine en 1978 avance l'hypothèse d'un règlement de compte lié à ce genre de trafic pour la tuerie du bar.

Certaines sources évoquent 4 hommes qui auraient été présents lors de la tuerie mais auraient pu s'échapper. On raconte qu'ils auraient ensuite décidé de collaborer avec la police, mais n'auraient révélé que de maigres informations. On parle également d'une valise de faux billets qui aurait transité par le Bar du Téléphone, certains avancent même que tous les clients présents ce soir-là étaient des criminels... Des informations qui proviennent de sources isolées.

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Un faux billet de 200 francs, parfaitement imité par le Milieu

L'enquête était en cours lorsque le juge Michel a été assassiné. Gaëtan Zampa a longtemps été considéré comme commanditaire du meurtre du juge, l'affaire de la tuerie du bar était-elle une des motivations du criminel pour éliminer le juge ? Plausible, mais pas prouvé.

Ce qui déstabilise le plus les experts de la Police judiciaire, ce sont les méthodes utilisées. Tuer 10 personnes sans aucune distinction entre les victimes, sans signature ni revendication, avec une précision de professionnel, cela n'a aucun sens.

Aujourd'hui encore, la vérité n'a pas éclaté dans cette affaire. Les enfants des victimes cherchent à savoir ce qui s'est passé, en témoignent certains appels à l'aide sur internet pour retrouver des informations et provoquer la réouverture de l'enquête. La question de l'implication de la patronne du bar, Nicole Léoni, seule rescapée du massacre, reste entière.

 

Bibliographie et filmographie

Bibliographie

Guide du Marseille des faits divers
d'Angélique Schaller et Marc Leras
Editions Le Cherche Midi
2006

Marseille des faits divers
de Jean Contrucci
Autres Temps
2005

Bar de la poste, Marseille
de GM Bon
L'écailler du sud
2003

Le juge Michel
d'Alain Laville
Presses de la Cité
1985

Filmographie

Le Bar du téléphone
de Claude Barrois
​​​​​​​1980

 


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