L'affaire Agnès le Roux

Tous les éléments étaient réunis pour que le film finisse par un drame. Prenez une station balnéaire plutôt chic, deux casinos qui se font la guerre, une famille à querelles et une jeune héritière qui s’éprend d’un avocat véreux : vous obtenez l’affaire Agnès Le Roux. Depuis 1977, sa disparition reste toujours un mystère. Mais chez les Le Roux, on en est sûr, c’est l’amant le coupable. Et la Justice de condamner le fameux Jean-Maurice Agnelet... Retour sur cette ténébreuse affaire.

Tout commence sur la célèbre promenade des Anglais. Sous le soleil niçois, la famille Le Roux détient un des plus prestigieux casino de la côte : Le Palais de la Méditerranée. Leur principal concurrent, le corse Jean-Dominique Fratoni, est lui à la tête du Casino du Ruhl et rêve d’agrandir son empire, au point de transformer la côte en un Las Vegas européen. Pourtant les deux clans ne se font pas guerre ouverte.

Fratoni est beaucoup plus subtil, et va utiliser les atouts d’un de ses proches collaborateurs. En effet, en 1976, le jeune avocat de 38 ans, Jean-Maurice Agnelet, séduit Agnès Le Roux, héritière de sa mère, Renée Le Roux, elle-même patronne du Palais de la Méditerranée. Charmeur, beau parleur, coureur, l’homme est connu pour son don-juanisme.

Agnès s’éprend très vite de lui, et comme le dit le proverbe, l'amour rend aveugle. Pour Agnelet, Agnès n’en est qu’une parmi tant d’autres. Il a plusieurs maîtresses, mène une vie indépendante, mais il connaît les atouts financiers qu’Agnès peut lui apporter. Alors il continue son jeu manipulateur et joue avec les sentiments de l’héritière. Agnès Le Roux apprend pourtant les tromperies d’Agnelet, elle tombe dans un désespoir amoureux et tente par deux fois de mettre fin à ces jours, en vain. 
 

La machination

En 1977, deux faits simultanés vont provoquer le début des complications. D’une part, Agnès souhaite récupérer ses parts dans l’affaire familiale et essuie un refus de sa mère. De l’autre, l’avocat Agnelet provoque la rencontre entre Fratoni et Agnès Le Roux pour faire rentrer cette dernière dans le camp ennemi. Le complot est en marche, Fratoni propose à Agnès 3 millions de francs contre son vote en sa faveur au prochain conseil d’administration du Palais de la Méditerrannée. Le couperet tombe : le 30 janvier 1977, Agnès vote contre sa mère et Fratoni prend le contrôle du casino des Le Roux, son rêve le plus fou est en train de prendre forme. 

Renée Le Roux - DR

Tout s’accélère. Le plan monté par Agnelet marche à merveille. Il organise la transaction entre Fratoni et Agnès, verse l’argent sur un compte en Suisse à son nom à elle, mais aussi au sien. Quelques mois plus tard, l’argent a disparu pour atterrir sur le compte personnel d’Agnelet... qui en fait profiter également son autre maîtresse, Françoise Lausseure. Rien n’est laissé au hasard, car la maîtresse en question va lui être bien utile dans ses futures démarches.

Quatre mois plus tard, le 30 octobre 1977, la machination débouche sur le drame : Agnès Le Roux disparait, alors qu'elle circulait au volant de Range Rover. Son corps n’a jamais été retrouvé. 
 

Enquête et justification

L’enquête s’ouvre début 1978 et la piste de Jean-Maurice Agnelet est une des plus probables. Pourtant, les Autorités n’ont pas encore de preuves. Elles découvrent assez vite l’histoire du transfert de fonds qu’Agnelet a brillamment réussi, mais cela ne résout pas la disparition d’Agnès Le Roux. En septembre 1978, Agnelet est placé en garde à vue car on lui demande de se justifier. Celui-ci, plutôt décontracté, répond qu’il a un alibi et cet alibi, c’est Françoise Lausseure. Celle-ci, tout de suite interrogée, fournit les informations nécessaires. Le couple serait parti pour plusieurs jours à Genève pour des vacances. Agnelet est couvert, il est libéré.


Jean-Maurice Agnelet -DR

L’enquête se poursuit et certains indices suspects laissent planer le mystère. L’exemple le plus frappant est certainement la photocopie d’un message d’Agnès, retrouvé chez l’avocat. Lorsque la police a fouillé le domicile d'Agnès Le Roux, elle avait retrouvé un mot d’adieu explicite qui favorisait la thèse de la disparition volontaire :

« Désolée. Mon chemin est fini. Je m’arrête là. Tout est bien. Agnès. Je veux que ce soit Maurice qui s’occupe de tout ».

Or ce même message photocopié est retrouvé chez l’avocat. Suspect et bien trop facile. Une proche finit par témoigner du fait qu’Agnès avait laissé ce message lors d’une de ces tentatives de suicide et non lors de sa disparition. Agnelet aurait-il tenté de réactualiser le message pour justifier la disparition d’Agnès par un nouveau suicide ?

La fin de l’histoire n’est qu’une suite de procès ponctuée par un rebondissement majeur. 
 

Procès et aveux

En 1983, Agnelet est inculpé d’homicide volontaire et d’abus de confiance, il est emprisonné mais relâché quelques mois plus tard. Deux ans plus tard, la Justice se prononce en sa faveur et décide d’un non-lieu, fautes de preuves suffisantes. Agnelet semble hors de danger. En 1986, il est jugé pour l’affaire de corruption avec Fratoni envers Agnès Le Roux et écope de trente mois de prison. Il est au même moment radié du barreau.

Le palais de la Méditerannée - CC Paulo

Le vrai rebondissement de l’histoire n’apparaît qu’en 1999, c’est dire 13 ans plus tard ! Son ancienne femme Françoise Lausseure se décide à parler au nom de la vérité. Elle avoue avoir menti à l’époque sur l’alibi d’Agnelet. Ils n’ont en fait jamais été en Suisse et son homme lui avait expressément demandé de donner un faux témoignage. Les avocats de René Le Roux demandent alors la réouverture du procès. Ils rappellent  à quel point l’enquête avait été insuffisante et les détails laissés à l’abandon comme un autre fait marquant, celui qu’Agnelet soit un des seuls à ne pas avoir essayé de contacter Agnès après sa disparition. Agnelet est donc remis en examen pour homicide volontaire. Il revient du Panama où il s’était installé et se voit consigné en France. La thèse de l’assassinat est de plus en plus évoquée. Entre 2004 et 2006, Agnelet passera sans cesse devant les tribunaux jusqu’à ce que la décision finale tombe le 15 octobre 2014 : Jean-Maurice Agnelet est condamné à 20 ans de réclusion criminelle définitive pour l’assassinat d’Agnès Le Roux. Le pourvoi en cassation est rejeté par la Justice en juillet 2015.

Cette affaire peu banale a été finalement élucidée 30 ans après l’ouverture de l’enquête et reste une des plus marquantes de la fin de siècle. Le fait que le corps de la jeune héritière n’ai jamais été retrouvé lui donne une dimension à la fois mystérieuse et profondément tragique.

« C’est la fin d’une histoire, un grand soulagement. C’est peut être l’occasion pour Maurice Agnelet, qui ne peut plus rien attendre de la justice française, de nous dire enfin où il a mis le corps d’Agnès », éclare le frère de la victime à la clôture du procès. 
 

Agnès Le Roux en quelques dates

  • 1976 : Jean-Maurice Agnelet séduit Agnès Le Roux.
  • 30 Juin 1977 : Agnès Le Roux vote contre sa mère au conseil d’administration du casino familial après s’être faite graisser la patte par le concurrent Fratoni.
  • 27-28 Octobre 1977 : Agnelet est soi-disant parti en Suisse avec son autre maîtresse Françoise Lausseure
  • 30 octobre 1977 : Disparition d’Agnès Le Roux à bord de sa voiture
  • Septembre 1978 : L’enquête sur la disparition d’Agnès s’ouvre et Agnelet est placé en garde à vue. Sa maîtresse Lausseure le protège par un alibi, il est libéré.
  • 13 août 1983 : Agnelet est inculpé pour homicide volontaire et abus de confiance, il est emprisonné.
  • 17 février 1984 : Agnelet est libéré.
  • 30 septembre 1985 : Agnelet bénéficie d’un non-lieu dans son procès pour le meurtre d’Agnès.
  • 13 novembre 1986 : Agnelet est condamné à 30 mois d’emprisonnement dont 6 avec sursis pour complicité d’achat de vote et abus de confiance.
  • Juin 1999 : Françoise Lausseure avoue aux autorités qu’elle a couvert Agnelet en 1977 avec un faux alibi.
  • 8 décembre 2000 : Le procès Le Roux est rouvert. Agnelet est de nouveau accusé d’homicide volontaire et consigné en France.
  • 19 mai 2004 : Agnelet est mis en examen pour assassinat. 
     

Bibliographie

Une femme face à la mafia,
Renée Le Roux ; Jean-Charles Le Roux
Albin Michel,1998.

Révélations, 
Alain Roullier; Renée Le Roux,
France Europe, 2000

Le corps d’Agnès Le Roux, 
Patrick Besson,
Fayard, 2008.

L’homme que l’on n’aimait pas,
Michel Henry,
Odile Jacob, 2008

La Déposition,
Pascale Robert-Diard,
Iconoclaste, 2016

 

 


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