L'affaire Gregory

Un enfant assassiné, un corbeau, un juge dépassé, des secrets de famille, des journalistes avides : une catastrophe judiciaire. Qui a jeté Grégory dans la Vologne?

Lépange-sur-Vologne, petit village des Vosges. Le 16 octobre 1984, peu après 17h, Grégory, 4 ans, fils de Christine et Jean-Marie Villemin, disparaît alors qu’il joue devant la maison. Les gendarmes fouillent la région, la nuit tombe. Dans le village de Docelles, à 7km de Lépange, ils explorent la rivière la Vologne. À 21 heures, Grégory est retrouvé échoué contre un barrage. Il est tout habillé, son bonnet masque son visage. L’enfant est attaché des pieds à la tête.

[]
Le petit Grégory

Ce jour-là, vers 17h30, Michel Villemin, frère de Jean-Marie, reçoit un coup de téléphone déclarant que Grégory a été jeté dans la Vologne. Cette voix rauque, les Villemin la connaissent bien. Depuis des années, un corbeau harcèle la famille. Les parents comprennent qu’on a enlevé leur fils pour le tuer et désignent le corbeau comme l’auteur du meurtre. 

Dès le lendemain, l’affaire attire une meute de journalistes qui s’installent sur place.

Le matin du 17, Jean-Marie Villemin reçoit une lettre postée la veille qui revendique le meurtre de Grégory. «Ce n’est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils, voilà ma vengeance, pauvre con.»

Au micro de RTL, il déclare qu’il connaît l’assassin de son fils. En plus de centaines de coups de téléphone, le corbeau a déjà écrit à 3 reprises à la famille Villemin :« Je vous ferez votre peau à la famille Villemain ». « Si vous voulez que je m’arrête je vous propose une solution, vous ne dever plus fréquenter le chef, vous dever le considéré lui aussi comme un bâtard, le mettre entièrement de côté par vous et ces frères et sœur. Si vous ne le faite pas j’exécuterai mes menaces que j’ai fait au chef pour lui et sa petite famille.»

Le « chef », c’est le surnom que le corbeau donne à Jean-Marie Villemin. Depuis qu’il est passé contremaître dans son usine, sa réussite provoque des jalousies. 
 

La première enquête

Sur le terrain, les gendarmes cherchent des indices. Grégory jouait devant la maison, sa mère repassait du linge, elle n’a rien vu, rien entendu, les voisins non plus. Le parquet ordonne une autopsie mais le médecin légiste ne fait analyser ni l’eau des poumons, ni les viscères. On ne connaîtra jamais l’heure et les circonstances exactes de la mort de Grégory.

Le jour de l’enterrement, toute la presse entoure la tombe de l’enfant. Les journalistes ont senti «la bonne affaire» et agissent au mépris de la douleur des victimes. La maman s’évanouit au milieu des cris et des pleurs: un caméraman filme. Christine Villemin est évacuée sans avoir vu son enfant mis en terre. 

[]
L'enterrement de Grégory

Les journalistes ne lâchent pas les gendarmes d’une semelle et interrogent parfois les témoins avant eux. Des éléments de l’enquête se retrouvent dans la presse sans que les gendarmes en soient informés. Le rôle des journalistes devient fortement préjudiciable à l’enquête. Certains espèrent révéler le nom de l’assassin avant les gendarmes. Un nom que la France entière attend.
Quelques jours après le meurtre, les époux Villemin reçoivent une nouvelle lettre du corbeau: «J’espère que tu mourras de chagrin le chef ».
 
Un corbeau aime à observer les réactions de ses victimes. Il est sans doute tout près, à épier. Convaincus qu’il fait
 

Bernard Laroche, coupable ?

Cousin germain de Jean-Marie Villemin, Bernard Laroche habite Aumontzey avec sa femme et leur fils de 4 ans.
L’enquête se focalise sur lui. Décrit comme quelqu’un de sympathique, sans histoire, il correspond pourtant au profil du corbeau. 
Une experte en graphologie analyse les lettres du corbeau et les compare aux 148 dictées produites. Un nom ressort: Bernard Laroche. Grâce à un faisceau lumineux promené en lumière rasante, un indice est découvert: les traces d’une signature, un L et un B. Ces deux lettres se superposent à la véritable signature de Bernard Laroche. 
Sa femme et lui sont placés en garde à vue et interrogés, sans résultat. En l’absence d’aveux, ils sont relâchés. Mais les gendarmes s’accrochent à cette piste. 

[]
Bernard Laroche

Laroche assure qu’il était à Aumontzey à l’heure de l’assassinat, ce que confirme sa nièce Murielle Bolle, 14 ans. Les gendarmes ne sont pas convaincus, des détails ne collent pas. La gamine craque et change de version: Bernard Laroche est venu la chercher à la sortie du collège, ils sont partis ensemble et elle l’a vu enlever le petit Grégory. Ils ont fait un premier arrêt au centre de Lépanges, puis un second sur une place de Docelles. Dans la voiture, il y avait aussi le fils de Laroche. Murielle Bolle s’en occupait et n’a pas prêté attention à ce que faisait Laroche. Elle dit l’avoir vu sortir de la voiture avec Grégory et revenir sans lui. 
Murielle Bolle est placée en garde à vue. Elle doit être entendue par le juge d’instruction Lambert. Mais on est vendredi, le jeune juge préfère partir en week-end. Remise en liberté, Murielle Bolle rentre chez elle. 
Le lundi, la jeune fille raconte son histoire au juge. Il ordonne alors l’arrestation de Bernard Laroche qui est interpellé sur son lieu de travail, sous l’œil des caméras.

[]
Lettre du corbeau

Le 5 novembre 1984, il est inculpé. Pour les journalistes, l’affaire est close. 
Alors qu’ils s’apprêtent à quitter les lieux et passent devant la maison des Bolle, la famille les invite à s’arrêter. Face aux caméras, la gamine rousse se rétracte: «Ils ont dit qu’ils me placeraient dans une maison de correction, si je disais pas ça au juge, (…) non, je n’étais pas dans la voiture de Bernard Laroche. J’ai jamais été sur l’Epanges, tout ça, là où le corps il a été noyé, mon beau-frère est innocent, j’ai jamais été avec mon beau-frère.»
Le principal témoignage à charge s’écroule. 

Mais d’autres dépositions confortent ses aveux: le soir de l’assassinat, ni le chauffeur de car scolaire, ni ses copains de classe ne l’ont vue monter dans le car. 
Le juge Lambert organise une confrontation entre Laroche et Murielle Bolle. La jeune fille maintient qu’elle n’était pas avec lui.
Laroche est tout de même incarcéré à la Maison d’Arrêt de Nancy.

Pour son avocat, le dossier est vide: il devait y avoir une écoute téléphonique entre lui et Murielle, il n’y en a pas. Les expertises graphologiques, incomplètes, ne figurent pas au dossier. 
 

Christine Villemin, coupable ?

Les regards s’éloignent de Bernard Laroche et se tournent maintenant vers Christine Villemin. 3 jeunes femmes affirment l’avoir vue le 16 octobre vers 17h à l’endroit précis où la lettre du corbeau a été postée.

Entendue par les gendarmes, Christine Villemin se défend. Ses réponses sont claires et logiques. Pour elle, les 3 filles se trompent. Les gendarmes ne croient pas non plus à leurs déclarations. Le juge Lambert la confronte aux 3 femmes. 
Christine Villemin au Journal télévisé du 24 novembre 1984: «Je trouve bizarre qu’il (le juge Lambert) m’ait répondu froidement, il m’a dit que je mentais, il m’a dit madame Villemin vous mentez. C’est quand même mon petit qu’on a enlevé. Le petit n’est plus là, je n’ai plus rien, je ne vois pas ce que ça m’aurait rapporté d’avoir fait ça.»

  • L’incroyable accusation

La presse et l’opinion s’emballent. Pour certains journalistes, le crime d’une mère se vend mieux que la jalousie d’un cousin. L’idée est trop «belle», ils s’y cramponnent. Les gendarmes, eux, rejettent l’hypothèse de l’infanticide. L’opposition entre eux et le juge Lambert s’accentue. Ils croient Laroche coupable, lui penche pour la culpabilité de Christine Villemin. Il ne les écoute plus et reprend seul l’enquête. Surnommé «le petit juge», c’est sa première grosse affaire et la pression médiatique est énorme. 

[]
Christine Villemin

  • Bernard Laroche toujours en prison

Le juge Lambert nomme de nouveaux experts en écriture. L’un d’eux va tout faire basculer: ses conclusions contredisent formellement les premières expertises. Le procès verbal de Laroche se résume à 13 lignes. Le dossier d’accusation est vide. Contre l’avis du procureur, le juge Lambert le libère. Il reste pourtant toujours inculpé d’assassinat et beaucoup le croient coupable. Le 4 février 1985, Laroche retrouve sa femme, son fils, son usine; les caméras sont là et célèbrent le retour de l’innocent. 

[]
Le juge Lambert

Jean-Marie Villemin ne supporte pas cette remise en liberté. De plus, les regards accusateurs se tournent maintenant vers son épouse. Sans le vouloir, certains journalistes et gendarmes attisent le ressentiment des Villemin. Le 26 février 1985, un journaliste de Paris-Match rend visite au couple. Il détient une cassette du procès verbal de la déposition de Murielle Bolle qui accuse Laroche. Les époux l’écoutent, ils sont bouleversés. Jean-Marie Villemin montre un fusil et parle de «buter» Bernard Laroche.

Dans le même temps, les gendarmes sont dessaisis de l’affaire par le juge Lambert et remplacés par les policiers de Nancy. Ils veulent se démarquer et ne rencontrent pas les gendarmes. L’enquête redémarre à zéro. Pour les experts, c’est Christine Villemin qui a probablement écrit les lettres du corbeau. Elle devient le suspect numéro un. Le juge Lambert lui annonce qu’elle est soupçonnée d’avoir assassiné son enfant.
 

La machine s’emballe

Une rumeur enfle dans le village: les Villemin veulent tuer Bernard Laroche. Aucune mesure n’est prise pour le protéger. Le 29 mars 1985, vers 13 heures, Jean-Marie Villemin assassine Laroche d’un coup de fusil en pleine poitrine.
 
Christine Villemin se retrouve seule, son fils assassiné, son mari emprisonné, soupçonnée par la police et les journalistes d’être la meurtrière de son enfant. Dans la maison des Villemin, vide depuis 6 mois, la police retrouve des morceaux d’une cordelette identique à celle qui a servi à ligoter Grégory. 

[]
Reconstitution de l'assassinat de Bernard Laroche

À son mari emprisonné, Christine Villemin écrit: «Je n’en peux plus, tu ne pourras jamais imaginer les horreurs qu’ils écrivent sur moi. Depuis que tu es en prison, tout le monde est contre moi. Je suis à bout.»

Le 5 juillet 1985, malgré la faiblesse des éléments à charge, Christine Villemin est inculpée d’homicide volontaire sur son fils et placée en détention provisoire. En prison, enceinte de 6 mois, elle entame une grève de la faim. 

  • La mère infanticide ? 

Mais quel est le mobile? 11 psychiatres analysent sa personnalité, sans rien trouver d’anormal. Chronomètres en main, des journalistes refont le trajet de l’assassin. Christine Villemin n’a matériellement pas eu le temps de commettre le meurtre, ni de passer l’appel du corbeau de 17h32. Le procureur est contre sa détention. Elle est libérée après 11 jours de prison et placée sous contrôle judiciaire. 

[]
Le 2ème enfant des VIllemin

À la mi-octobre 1985, naît Julien, le 2ème fils des époux Villemin. Les avocats coûtent cher, Christine Villemin a besoin d’argent. Avec son accord, ses avocats organisent une campagne «marketing» dans les médias qui va brouiller son image et diviser la France. 
2 ans après la mort de Grégory, le juge Lambert, toujours convaincu de sa culpabilité, veut la renvoyer en prison. Mais la Haute Cour casse l’arrêt de renvoi aux Assises et annule plus de 300 pages d’instruction pour vices de formes. Toute l’instruction est à reprendre. L’affaire est confiée à la Cour de Dijon.
 

Le rideau tombe

La veille de Noël 1987, Jean-Marie Villemin est libéré sous contrôle judiciaire. Le couple s’installe dans l’Essonne. 

Le juge Simon remplace le juge Lambert. Changements de méthode et rupture totale avec la presse. Il reprend tout à zéro. Mais il fait un infarctus puis décède. Paul Martin devient le troisième magistrat à instruire le dossier Grégory.

[]
Jean-Marie et Christine Villemin

Un nouveau témoin affirme avoir aperçu, devant la maison des Villemin, à l’heure de l’enlèvement, une voiture verte avec 2 personnes à l’intérieur. L’une ressemblait à Bernard Laroche. Un deuxième témoin précise que l’homme était accompagné d’une femme aux cheveux roux. Les enquêteurs pensent que d’autres témoins se taisent, préférant échapper aux projecteurs médiatiques. L’enquête n’aboutit pas.

Après 9 années, l’instruction se clôt sur un échec. 

Le 3 février 1993, la justice rend un non-lieu en faveur de Christine Villemin pour «absence totale de charges». En décembre 1993, Jean-Marie Villemin est condamné à 5 ans de prison dont une avec sursis et libéré deux semaines après son procès en raison des années de préventives. 

[]
Marie-Ange Laroche
 

Une conclusion scientifique ?

Close en 2001, la procédure est rouverte en 2008 à la demande des parents Villemin qui demandent de nouvelles recherches d’ADN, après l’échec de celles entreprises en 2000. En 2009, la découverte de plusieurs fragments de matériel génétique sur des lettres du corbeau relance l'enquête. Des investigations complémentaires sont effectuées afin d'identifier l'homme et la femme qui ont respectivement laissé leur profil sur une lettre anonyme postée le 24 juillet 1985. Dans le même temps, Marie-Ange Laroche  annonce son intention de se constituer partie civile dans l'enquête : «Je souhaite surtout qu'après toutes ces années de calvaire, son innocence soit enfin reconnue, précise-t-elle, la voix lasse mais résolue. Durant ces vingt-cinq années, il y a eu trop de mensonges et il est temps qu'on arrête d'instruire sur le dos de mon mari ».

Les traces d'ADN ne correpondent à aucun des protagonistes de l'affaire. En 2010, la recherche d'ADN sur un cheveu retrouvé sur le corps de Gregory ainsi que sur les cordelettes ayant servi à l'entraver ne donnent rien. D'autres expertises plus poussées seront par la suite encore demandées par les Villemin , elles n'ont a ce jour encore rien donné.
Mais l'avocate de la famille Villemin souligne que les traces d'ADN des parents et de la nourrice auraient dû être trouvées sur les vêtements de Gregory puisque toutes ces personnes ont aidé l'enfant à s'habiller ce matin là. Le résultat négatif ne signifie donc pas que des traces ADN de l'assassin n'y sont pas, mais qu'elle n'ont pas encore été trouvées. Retour à la case départ.

Autre espoir : l'analyse de la voix du corbeau. Les techniques de numérisation permettent alors de comparer la voix des enregistrement à celles de diverses personnes réalisées à l'époque par la Presse. En avril 2013, le Procureur général de la ville de Dijon dévoile le résultat : les voix d'un homme et du femme sont bien présentes sur les enregistrements, mais aucun nom n'a pu leur être relié grâce à cette méthode.

 

L'affaire Grégory en quelques dates

  • 16 octobre 1984: Grégory Villemin, 4 ans, est retrouvé mort, noyé dans la Vologne (Vosges).
  • 17 octobre: Les parents de Grégory reçoivent une lettre d’un corbeau revendiquant le crime.
  • 5 novembre: Bernard Laroche, cousin de Jean-Marie, est inculpé d'assassinat par le juge Jean-Michel Lambert et écroué.
  • 4 février 1985: Laroche est remis en liberté.
  • 29 mars: Il est assassiné d'un coup de fusil de chasse par Jean-Marie Villemin, persuadé de sa culpabilité. Le jeune père est incarcéré.
  • 5 juillet 1985: le juge Lambert inculpe Christine Villemin pour l'assassinat de son fils.
  • 16 juillet 1985: libération de Christine Villemin.
  • Décembre 1987: Jean-Marie Villemin est libéré.
  • À partir de décembre 1992: la chambre d'accusation de la Cour d'Appel de Dijon examine les charges qui pèsent contre Christine Villemin
  • 3 février 1993: Non-lieu en faveur de la mère de Grégory.
  • 16 décembre: procès de Jean-Marie Villemin, condamné à 5 ans de prison dont 4 fermes pour meurtre avec préméditation. Il a déjà effectué 33 mois de détention.
  • 2003: réouverture de l'enquête pour recherche d'ADN sur une lettre du corbeau de 1983. Les experts déclarent l'ADN inexploitable.
  • 2004: les époux Villemin reçoivent 70 000 euros d'indemnités de la part de l’État pour faute lourde.
  • Octobre 2008: Les époux Villemin demandent la réouverture de l'enquête sur la mort de leur fils, au regard des progrès de la science qui pourraient révéler quelques indices génétiques. Les résultats des nouvelles analyses génétiques ne donneront rien.
  • Avril 2013 : des analyses menées depuis 3 ans sur les enregistrements audio du corbeau confirment la présence d'un homme et d'une femme, mais sans pourvoir les identifier.
     

Bibliographie et filmographie

Bibliographie

Le Petit Juge,
de Jean Michel Lambert, Ed. Albin Michel, 1987

Le secret de la Vologne – l'affaire Grégory vue par la P.J
de Jacques Corazzi, Ed. Gérard Louis Éditeur, 2003

Faites entrer l'accusé. L'Assassinat du petit Grégory,
de Christophe Hondelatte, Ed. Michel Lafon, 2005

​​​​Au coeur de l'affaire Villemin,
de Denis Robert, Ed. Hugo Doc, 2006

Les deux Affaires Grégory,
d'Etienne Sesmat, Ed. Belfond, mai 2006

Le bûcher des innocents,
de Laurence Lacour, Ed. Les Arènes, 2006

L'enfant d'octobre,
de Philippe Besson, Ed. Grasset et Fasquelle, 2006

Le seize octobre
par les époux Villemin Ed. Omnibus, 2006

L'affaire Grégory : La justice a-t-elle dit son dernier mot?
de Paul Prompt, Ed. Balland, 2007

Les Larmes oubliées de la Vologne,
de Marie-Ange Laroche et Pascal Giovanelli, Paris, L'Archipel, 2009.
 
Filmographie

L'Affaire Villemin
Série TV en 6 épisodes,
de Raoul Peck. 2006

 


Étiquettes: Gregory Villemin   Le petit Gregory   Grandes affaires criminelles   Dossiers