L'affaire Leprince

Le matin du 5 septembre 1994, Thorigné-sur-Dué, petite commune sarthoise de 1600 habitants, est sous le choc. Et pour cause ! Christian et Brigitte Leprince, ainsi que leurs 2 filles, Audrey, 10 ans, et Sandra, 6 ans, sont retrouvés assassinés. Entre horreur et enquête bâclée, s’ouvre un procès accusé de simulacre et une affaire rocambolesque qui n’a pas fini de livrer tout ses mystères.

Lundi 5 septembre, 9h du matin. Christian et Brigitte Leprince sont absents de leurs lieux de travail, et Solène, la cadette du couple, n’a pas été confiée à sa nourrice, Nelly Hatton. Intrigué, un des employés de Christian se rend à son domicile et découvre une scène d’une incroyable sauvagerie. En poussant la porte, il tombe sur le cadavre mutilé d’Audrey, la fille ainée du couple, puis sur celui de Christian. Il y a du sang partout et, terrorisé, l’employé appelle les gendarmes. 

Christian, Brigitte, Audrey et Sandra Leprince 

Les enquêteurs découvriront deux autres cadavres : ceux de Brigitte et de la petite Sandra, à peine âgée de 6 ans. Nelly Hatton, arrive également sur les lieux. Après avoir pris connaissance de l’horreur de la situation, elle s’interroge sur la cadette. Les gendarmes la découvrent enfermée dans sa chambre, endormie, propre et changée. De toute évidence, Solène, plus que d’être la seule survivante du massacre, en aurait également été témoin. Mais la petite fille n’a que 2 ans et ne parle pas encore. 

La police confie l’enfant à sa nourrice et va prévenir Martine, la belle sœur de Christian, qui habite avec son mari, Dany, à une vingtaine de mètres. 

 

De pistes en indices

Les enquêteurs commencent par soupçonner un cambriolage qui aurait mal tourné. Mais la piste est vite mise de coté. Des cambrioleurs qui dérapent ne prennent pas le temps de donner son bain à une enfant de 2 ans. 

Les rapports du légiste indiquent que les meurtres auraient eu lieu entre 20h et 23h, et auraient été perpétrés à l’aide d’une feuille de boucher, sorte de hachoir extrêmement tranchant. 

Dans la maison, les enquêteurs trouvent peu d’éléments : une trace de Doc Martens pointure 41 laissée dans le sang, des empreintes de pas féminins, des traces de 2 ADN masculins qui ne seront jamais identifiés et, à coté du corps de Christian, une reconnaissance de dettes selon laquelle Dany Leprince, son frère, lui devrait 10000 francs. Ils découvrent du sang, près de la boite aux lettres de maison, en bordure des jardins des deux familles Leprince. C’est là que Christian a été abattu, avant d’être trainé à l’intérieur de la maison. 

Au bout de 2 jours, l’enquête commence à piétiner. Et les enquêteurs n’ont toujours pas mis la main sur l’arme du crime : la fameuse feuille de boucher. 

 

L’arme du crime

Martine Leprince en possède une. Elle a appris à s’en servir quand elle a travaillé aux abattoirs. Surtout, elle s’en sert toujours, car, à la ferme qu’elle tient avec mari, le couple exploite un cheptel de porc. Mais elle se souvient que le 2 septembre, l’outil a disparu du garage où elle l’entrepose. Elle s’en est d’autant plus étonnée que chez elle, Martine est la seule à s’en servir. Dany n’a jamais appris à manier cette lame. Aux abattoirs où il travaille de nuit, il est au service d’emballage de la viande, et à la ferme, il ne s’occupe pas et n’assiste pas à la découpe des animaux, car il supporte mal. 

Feuille de boucher

De cette disparition, elle ne s’inquiète pas particulièrement, ne se doutant pas qu’il pourrait s’agir de l’arme du crime. Mais quand elle l’apprend dans la presse, elle prévient immédiatement les enquêteurs et les informe que Renée et Robert Leprince, les parents de Dany et Christian, possèdent un de ces instruments.

La police saisit la feuille de boucher en question. Un cran apparent sur la lame correspond à une marque de coup laissée sur la machine à laver de Christian et Brigitte. Toute la famille est conduite en garde à vue. 

 

Les témoignages

De Renée et Robert, les enquêteurs n’obtiendront rien de tangible. Si Renée admet que la feuille de boucher lui a été amenée toute sanguinolente par Dany le lundi matin, et qu’elle l’a nettoyée suivant ses ordres, elle se rétracte tout de suite après, prétextant des pressions policières. 

Célia, la fille ainée de Dany et Martine, âgée alors de 15 ans, est elle aussi interrogée. Selon elle, elle a commencé à regarder la télévision avec sa mère en début de soirée. Au bout de quelques minutes, Martine se serait absentée. A la coupure publicitaire, Célia a ouvert à ses chiens, pour qu’ils sortent faire leurs besoins. Là, elle a vu dans le jardin en face son oncle se faire poignarder par son père. De la maison, elle a entendu les cris de Brigitte et des fillettes. A ce moment de la soirée du 4 septembre 1994, Célia est morte de peur, et se demande bien où sa mère a pu passer, elle qui a disparu depuis maintenant presque une heure. Terrorisée, l’adolescente monte se réfugier dans sa chambre et s’endort. Tout de suite, elle se rétracte et prétend que ce qu’elle vient de raconter est un mauvais rêve qu’elle a fait.

Martine Leprince en 2011

Lors de son interrogatoire, Martine Leprince dit d’abord avoir vu elle aussi son mari Dany abattre Christian. Terrorisée, elle serait partie se coucher, pour se protéger. Quelques heures plus tard, elle fournit aux enquêteurs un nouveau témoignage. Dans cette version, elle aurait entendu son mari et son beau-frère se disputer près de la boite aux lettres. Elle serait sortie et aurait vu son mari frapper Christian. Elle aurait couru en suppliant Dany d’arrêter, et, impuissante, serait entrée chez Brigitte pour la prévenir. Là, elle aurait trouvé toute la famille assassinée et, terrorisée, serait retournée chez elle attendre le retour de son mari, l’air de rien, pour ne pas avoir à subir le même sort que Christian et Brigitte. Le lendemain, quand elle sort de chez elle, ne voyant plus le corps de Christian dans le jardin, elle se persuade que ce qu’elle a vu la vieille n’était qu’un horrible cauchemar. 

Dany Leprince

Enfin, Dany est entendu. Après 46 heures de garde à vue, il craque et avoue le meurtre de son frère. Mais pas celui du reste de la famille ! Il serait allé voir Christian pour lui demander de l’argent. Il y serait allé muni d’un hachoir, pour l’impressionner et le convaincre de lui prêter cet argent. Mais, Christian aurait refusé. Dany serait alors devenu fou de rage. Mais il jure n’avoir pas touché à Brigitte, ni à ses nièces. Puis il se rétracte. Il a avoué sous la pression des enquêteurs. Il est innocent. 

 

L’enquête continue

Sur les vêtements portés par Dany Leprince le jour du 4 septembre 1994, aucune trace de sang n’a été relevée, chose étrange lorsque l’on voit la scène de crime. De même, aucune trace de Dany n’a été trouvée dans la maison. Les 2 ADN masculins retrouvés sur la scène du crime n’ont pas été identifiés et la paire de Doc Martens pointure 41 n’a pas été retrouvée, pas plus que son propriétaire.

Pourtant, le juge d’instruction ordonne le placement de Dany Leprince en détention préventive.

Couverture de Condamné à tort, l’affaire Leprince, de Roland Agret et Nicolas Poincaré

 

Avec le temps, les langues se délient et l’image de Martine Leprince se détériore. On la dit maladivement jalouse de la réussite de son beau-frère et surtout du train de vie de sa belle-sœur. Alors que tous les témoignages s’accordent sur le fait que Dany et Christian s’entendaient à merveille, on parle d’une véritable mésentente entre Martine et Brigitte. Enfin, sa fidélité envers son mari est mise en doute. 

Maintenant, Dany accuse sa femme des meurtres, dit que tout avait été fait avant son retour à la maison ce soir-là, suppose la complicité d’un amant. 

Surtout, arrive un témoignage troublant et auquel la police ne sait quel crédit accorder. Celui de la petite Solène, seule rescapée du massacre de sa famille. Après le drame, elle fut confiée à sa nourrice, Nelly Hatton. 

En 1996, presque 2 ans après les faits, la petite fille tombe sur une photo où elle reconnaît son oncle Dany. Elle frappe alors la photo en criant « Dany méchant, frappé maman, yaya, yéyé ». « Yaya » et « Yéyé » sont les surnoms de ses sœurs. Elle dit aussi à propos de sa tante Martine : « elle a dormi avec moi, elle a fait le bain ». Selon l’analyse pédopsychiatrique, le témoignage est crédible.

 

Une troisième version pour Martine Leprince

Suite au témoignage de Solène, Martine Leprince est de nouveau interrogée.

Elle a alors un sursaut de mémoire. Le soir des meurtres, elle est entrée dans la maison, pour prévenir Brigitte, comme elle en avait déjà témoigné. Mais contrairement à ce dont elle se souvenait à l’époque, elle n’est pas rentrée chez elle tout de suite. Elle a cherché Solène, seule membre de la famille dont elle n’a pas vu le cadavre en entrant. Elle l’a trouvée à l’étage, tachée de sang et l’aurait nettoyée. Puis elle aurait pris l’enfant, serait allé chez Renée et Robert Leprince en leur disant que Dany était devenu fou, qu’il fallait cacher Solène. Renée aurait alors répondu qu’il fallait sauver Dany, que Martine devait ramener Solène dans sa chambre, et qu’il fallait faire comme si rien ne s’était passé. Ordres auxquels, dans la panique, Martine aurait obéi. 

​​​​​​Bien sur, Renée et Robert Leprince nieront tout en bloc. 

 

Le procès

L’accusation est persuadée de la culpabilité de Dany Leprince et son procès s’ouvre le 11 décembre 1997. Lui, continue à clamer son innocence et à accuser sa femme. Sa femme et sa fille, elles, continuent à le désigner coupable. 

La défense met en avant la faiblesse des preuves et le manque de crédibilité des témoignages, notamment celui de Martine Leprince qui a changée 3 fois de version. Devant celui de Solène, l’avocat de Dany soulève plusieurs problèmes. La petite fille n’avait que 2 ans, peut-on réellement faire la différence entre ses souvenirs propres et d’autres qu’on lui aurait suggérés ? 

Martine et Dany Leprince lors du procès

Concernant ses aveux, Dany accuse les policiers de pressions psychologiques. Mais Dany Leprince est condamné à la réclusion à perpétuité, assorti d’une peine de sureté de 22 ans. Depuis sa prison, il n’a de cesse de crier son innocence.

Puis, en mars 2011, l’avocat général de la cours de cassation demande l’ouverture d’un tout autre procès, celui de Martine Leprince, dont le rôle dans les meurtres se doit d’être élucidé.

Mais en avril 2011, cette demande est refusée, la révision du procès de Dany Leprince rejetée et le désigné coupable retourne en détention. Cette fois, sauf grâce présidentielle, Dany Leprince n’a plus la moindre chance de sortir de prison. Malgré cela, il continue à clamer son innocence.

Cet horrible drame n’a pas fini de faire parler de lui, et nombreux sont ceux qui soutiennent Dany Leprince et crient à l’erreur judiciaire. Trop de zones d’ombres, trop de mensonges et trop de silences émaillent ce dossier pour justifier une telle condamnation. Pourtant, la justice a tranché. Dany Leprince est aujourd’hui reconnu coupable des meurtres de Christian, Brigitte, Audrey et Sandra Leprince. 

Un dénouement mitigé

En 2006, à force de cris et soutenu par un comité très actif, Dany Leprince obtient l’ouverture d’un complément d’enquête. 

De nouveaux éléments sont portés au dossier et, en 2006, les techniques ayant évoluées, les ADN trouvées peuvent être d’avantages exploités.  Il faudra attendre le 1er juillet 2010 pour le juge accepte d’étudier la requête de révision du procès et ordonne la libération de Dany Leprince.

 

L’affaire Leprince en quelques dates

  • 4 septembre 1994 : Meurtres de Christian, Brigitte, Audrey et Sandra Leprince
  • 5 septembre 1994 : Découverte des corps par un employé de Christian Leprince et début de l’enquête
  • 7 septembre 1994 : Début des gardes à vue de la famille Leprince
  • 9 septembre 1994 : Placement en détention préventive de Dany Leprince
  • Mars 1996 : Témoignage de Solène Leprince, âgée de 4 ans, et 3ème version pour celui de Martine Leprince
  • 11 décembre 1997 : Début du procès de Dany Leprince
  • Fin décembre 1997 : Condamnation de Dany Leprince à la réclusion à perpétuité assortie d’une peine de sureté de 22 ans
  • Mars 2006 : Ouverture d’un complément d’enquête
  • 14 juin 2007 : Suicide de Renée Leprince
  • 1er juillet 2010 : Etude de la demande de révision du procès et libération de Dany Leprince
  • 6 Avril 2011 : Rejet de la demande de révision du procès et retour de Dany Leprince en prison

Sources

Bibliographie et Filmographie sélectives

Bibliographie sélective:

  • Condamné à tort, l’affaire Leprince de Roland Agret et Nicolas Poincaré, Ed. Michel Lafon, 2008

Filmographie sélective:

  • Enquête sur un massacre, documentaire de Nicolas Poincaré et Saddek Chettab réalisé pour l’émission Sept à huit du 15 janvier 2006, TF1
  • L'énigme Leprince, documentaire de Anne-Sophie Martin, Delphine Kargayan et Jean-Baptiste de Lescure, réalisé pour l’émission Secrets d'actualité du 26 novembre 2006, M6
  • Dany Leprince, « la feuille de boucher », documentaire de Bernard Faroux et Agnès Grossmann, réalisé  pour l’émission Faites entrer l'accusé du 1er avril 2007, France2
  • L'affaire Leprince : contre-enquête sur un quadruple meurtre, documentaire de Bernard Nicolas, réalisé pour l’émission Spéciale investigation du 10 avril 2009, Canal +
  • Vers la révision ?, documentaire de Pierre Vergely, réalisé pour l’émission Faits divers Le Mag du 2 mai 2009, France2 

Crédits Photos

  • IMG1 : Christian, Brigitte, Adrey et Sandra Leprince © DR
  • IMG2 : Les maisons de Christian et Dany Leprince, libre de droit
  • IMG3 : Feuille de boucher, libre de droit
  • IMG4 : Martine Leprince en 2011 © Le Maine Libre
  • IMG5 : Dany Leprince, libre de droit
  • IMG6 : Couverture de Condamné à tort, l’affaire Leprince, de Roland Agret et Nicolas Poincaré  © Editions Michel Lafon, 2008
  • IMG7 : Article de Philippe Lavergne publié le 11 juin 2005 dans le quotidien Le Maine Libre © Le Maine Libre
  • IMG8 : Martine et Dany Leprince lors du procès, libre de droit

Plusieurs vidéos intéressantes sur //wizdeo.com/s/lemanstv mais les droits d’exploitations en sont réservés et donc payant.


Étiquettes: Dossier   Erreurs Judiciaires   L'affaire Leprince