L'affaire News of the World

Le scandale qui secoue l'empire News International de Rupert Murdoch depuis le mois de juillet 2011 ne date pas d'hier. L'hebdomadaire dominical News of The World, vieux de 168 ans, a été accusé d'écoutes illégales et de méthodes abusives sur plus de 5000 personnes.

Le scandale a conduit à la fermeture du journal dont le dernier numéro est sorti le 10 juillet. Rupert Murdoch, grand calife du groupe News Corp, nie toute implication dans l'affaire, tout comme son fils James. Mais les auditions se poursuivent et les démissions s'enchaînent, dans la presse et dans la police.

Retour sur une affaire qui continue de rebondir dans le monde entier...

 

La genèse de l'affaire

En 2002, l'assassinat de Milly Dowler, 13 ans, bouleverse le Royaume Uni. Son meurtrier, Levi Bellfieldest condamné en 2011 à la prison à perpétuité. Entre temps la presse surexploite l'affaire, les tabloïds britanniques se déchaînent et l'hebdomadaire News of the World n'est pas en reste. Jusque là, rien d'extraordinaire dans le quotidien de la presse anglaise.

En 2005, le prince William souffre d'un problème médical au genou. Un article paraît dans le News of the World suivant. La famille royale demande l'ouverture d'une enquête sur les méthodes d'investigation de l'hebdomadaire, les informations médicales étant normalement confidentielles. Après 2 ans d'enquête, la police découvre que le rédacteur spécialisé dans la famille royale Clive Goodman a fait appel à un détective privé, Glenn Mulcaire, pour pirater la messagerie vocale du prince William.

Andy Coulson

Condamnés à 4 et 6 mois de prison, Goodman et Mulcaire affirment pour l'un avoir le soutien clair de ses supérieurs hiérarchiques et pour l'autre, travailler régulièrement pour divers magazines de presse. Le rédacteur en chef de l'époque (2003 - 2007), Andy Coulson, nie toute implication dans l'affaire mais démissionne après l'annonce de la sentence, assumant ainsi la responsabilité qui affère à son poste. Le même mois, il devient le directeur de communication du Parti Conservateur, juste en dessous de David Cameron. L'affaire resurgit en 2009 avec de nouvelles accusations du Guardian selon lesquelles Coulson était au courant des agissements de ses reporters. On apprend également que les écoutes illégales concerneraient plus de 3000 personnalités.

Scotland Yard refuse d'ouvrir une nouvelle enquête et les investigations menées par la Press Complaints Commission concluent à l'innocence du dirigeant par manque de preuves.

David Cameron - Crédit: Remy Steinegger

Coulson démissionne début 2011 malgré le soutien sans faille du Premier Ministre britannique. La police révèle au même moment que plusieurs de ses propres agents ont été mis sur écoute dans le cadre de l'affaire du détective Glenn Mulcaire. News International s'excuse auprès des victimes des écoutes et leur propose des compensations financières qui sont toutes rejetées.

Quelques semaines plus tard, Scotland Yard annonce qu'il suspecte certains journalistes de News of the World d'avoir organisé le piratage des ordinateurs des services secrets. Enfin la boucle se referme en juillet lorsque The Guardian révèle que la messagerie de Milly Dowler a été piratée, les journalistes ayant effacé des messages alors que l'adolescente était déjà décédée, laissant croire à la famille qu'elle était encore en vie et supprimant des preuves capitales pour l'enquête...

 

Le scandale éclate

Le 4 juillet 2011, l'annonce du piratage du téléphone de Milly Dowler fait scandale, l'opinion populaire britannique se soulève. Le lendemain, les parents de 2 autres adolescentes décédées affirment avoir été mis sur écoute, de même que les familles des victimes des attentats londoniens de 2005 et celles de soldats tués en Afghanistan. David Cameron demande l’ouverture d’une enquête indépendante complète. Le 7 juillet, Rupert Murdoch annonce la parution du dernier numéro de News of the World le dimanche 10 juillet. Il déclare évidemment n'avoir été au courant d'aucune des pratiques dont son magazine est accusé, tout comme l'ensemble des dirigeants et certifie que c'est un cas isolé dans l'ensemble des titres de presse dont il est propriétaire.

Rupert Murdoch - Crédit: Esther Dyson

Le Parlement britannique demande au magnat de la presse, à son fils James et à Rebekah Brooks, directrice générale de News International, ancienne rédactrice en chef News of the World (avant 2003) et protégée de Murdoch père de venir s'expliquer devant la Commission des Médias.

Depuis le début de l'affaire, 9 personnes ont déjà été arrêtées pour leur implication, dont Neil Wallis, un ex rédacteur en chef du feu magazine, employé par Scotland Yard depuis plusieurs années et plusieurs journalistes et détectives privés.

L'autre aspect qui inquiète les britanniques dans cette affaire est l'attitude de la police. Plusieurs agents corrompus, une enquête qui n'est pas ré-ouverte en 2005, des conclusions erronées qui laissaient à penser qu'il s'agissait en effet d'une affaire mineure alors que le nombre de victime est supérieur à 5000.

Rebekah Brooks

Le 15 juillet, c'est au tour de Rebekah Brooks de démissionner tout en clamant son innocence. Elle est arrêtée 2 jours plus tard pour tentative de corruption sur un agent de police. Le même jour, Sir Paul Stephenson, le directeur de Scotland Yard donne également sa démission, suivi de près par le numéro 2,John Yates dont les liens avec Neil Wallis interrogent la Commission d'enquête indépendante. Brooks est libérée sous caution quelques heures après son arrestation.

 

Les auditions

L'arrestation de Rebekah Brooks a lieu la veille de l'audition la plus attendue de l'enquête, celle qui devait réunir la belle rousse et les Murdoch père et fils devant la Commission des Médias qui dépend directement de la Chambre des Communes. Certains pensent même à une manipulation médiatique visant à détourner l'attention du public de ces auditions, mais la démission de Sir Paul Stephenson quelques heures plus tard met à mal les théories de complot.

Sir Paul Stephenson - Crédit: Southbanksteve

Les auditions n'ont finalement pas le panache qu'on aurait pu attendre. Les questions restent correctes, elles seront d'ailleurs critiquées par la presse le lendemain. Les Murdoch s'en tiennent à une ligne de défense impeccable et très bien préparée. S'ils admettent qu'il y a eu quelques erreurs, ils jouent la carte de l'humilité voire même de l'humiliation et acceptent en grands seigneurs de répondre aux questions de la commission. Ils nient en bloc et avec aplomb les accusations de complicité.

The Independent déplore que ce jour ait été «un jour d'évasion et non un jour d'humilité» pour le magnat de la presse. On y apprend tout de même que News International a continué de rémunérer Glenn Mulcairebien après son arrestation et son temps de prison. Certains députés insistent sur le fait que les Murdoch ne pouvaient plus ignorer les pratiques de leurs journalistes après l'éclatement de l'affaire en 2005 mais aucun ne dénonce les stratégies d'étouffement de l'affaire. Pourtant des centaines de milliers de livres ont été versées pour acheter le silence de plusieurs personnes.

James Murdoch - Crédit: NRKbeta

Plusieurs auditions ont confronté les Murdoch aux députés depuis et même si Paul Watson a légèrement dérapé en traitant James Murdoch de "premier chef mafieux à ne pas savoir qu'il dirige une entreprise criminelle" en allusion au Parrain, son père et lui-même sont toujours en poste, ils n'ont fermé aucun journal, ont été reconduits par leur conseil d'administration. Rebekah Brooks quant à elle reçoit toujours un salaire de News International, Murdoch lui ayant dit de voyager autour du monde pendant 1 an...

L'enquête policière est toujours en cours, on ne sait pas à quelle date elle pourra livrer ses conclusions. Très récemment, Rupert Murdoch à plus de 80 ans, a repris personnellement les rênes de News Limited, la filiale australienne du groupe qualifiée de saine après une enquête sur les pratiques des médias en Australie.

 

L'affaire News of the World en quelques dates

  • 2002: L'assassinat de Milly Dowler, 13 ans, fait la une des journaux britanniques, dont News of the World (NoW)
  • Novembre 2005: NoW publie un article sur les problèmes médicaux du prince William, Buckingham demande l’ouverture d’une enquête
  • Janvier 2007: Clive Goodman, rédacteur de NoW, accusé de complicité dans l’affaire des écoutes royales illégales, fait quatre mois de prison. Le détective Glenn Mulcaire, écope de six mois de prison
  • Juillet 2009: The Guardian révèle que NoW est impliqué dans des écoutes téléphoniques illégales massives qui concernent au moins 3 000 personnalités
  • 21 janvier 2011: Andy Coulson démissionne de son poste de directeur de communication du Premier ministre David Cameron
  • 9 février 2011: La police révèle la mise sur écoute de plusieurs de ses agents
  • 10 avril 2011: News International s’excuse auprès des victimes supposées des écoutes illégales et propose des compensations financières, rejetées par les avocats des plaignants
  • 9 juin 2011: Scotland Yard annonce qu’il suspecte NoW de piratage informatique sur des ordinateurs des services secrets britanniques
  • 4 juillet 2011: The Guardian révèle que la messagerie vocale de Milly Dowler a été piratée par des journalistes du tabloïd
  • 6 juillet 2011: David Cameron demande l’ouverture d’une enquête indépendante complète
  • 7 juillet 2011: Rupert Murdoch annonce la parution du dernier numéro de News of the World le dimanche 10 juillet
  • 19 juillet 2011: Rupert Murdoch, James et Rebekah Brooks sont convoqués pour une audition devant la Commission des Médias
  • Octobre 2011: Malgré le dépôt de nouvelles plaintes contre NoW, Rupert Murdoch reste à la tête du groupe News International
  • 8 novembre 2011: Le scandale s'étend au Sun et on apprend que des avocats des victimes d'écoutes illégales ont également été espionnés en 2010
  • 10 novembre 2011: James Murdoch est à nouveau auditionné par la Commission des Médias et assure n'avoir pas menti
  • Novembre 2011: 3 enquêtes officielles et la commission parlementaire doivent faire la lumière sur les responsabilités au sommet de la société

Bibliographie

The Man Who Owns the News
Michael Wolff
Broadway
2008

European Union Institutions and the Regulation of Media Markets
London New York: Manchester University Press
Alison Harcourt
2006

The Murdoch Archipelago
Bruce Page
Simon and Schuster UK
2003

Rupert Murdoch, the untold story of the world's greatest media wizard
New York: Random House
Neil Chenoweth
2001

Murdoch: the making of a media empire
William Shawcross
New York: Simon and Schuster
1997


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