Le Juge Renaud

1er juge d'instruction à Lyon, François Renaud est assassiné le 3 juillet 1975 devant son domicile par 3 hommes qui l'attendaient dans une voiture. L'enquête piétine, les preuves manquent, l'affaire passe par 6 juges différents et un non-lieu est rendu en 1992 par le juge Fénech et est aujourd'hui prescrite. Pourtant de lourdes présomptions pèsent sur le gang des lyonnais, Edmond Vidal souvent cité comme commanditaire présumé. L'affaire du 1er juge d'instruction assassiné en France reste obscure, retour sur une enquête parfois qualifiée de bâclée.

Alors qu'il rentre chez lui en fin de soirée le 3 juillet 1975 avec sa compagne, le juge l'instruction François Renaud aperçoit une voiture garée dans sa rue, la montée de l'Observance, dans le 9e arrondissement de Lyon. La vitre de la voiture descend et le magistrat comprend immédiatement de quoi il s'agit.

Il court et protège sa compagne mais les 3 hommes sont armés et le coup de feu part. Touché dans le dos, François Renaud se cache entre 2 voitures mais ses attaquants le rattrapent et l'abattent de 2 balles tirées à bout portant dans la nuque avec un Geco 38 spécial.

Une enquête est immédiatement ouverte mais l'absence de preuves ralentit les investigations.

Le juge était un personnage haut en couleurs. Né en 1923 à Lyon, il interrompt ses études de droit pour rejoindre le maquis puis l'armée d'Alsace durant le guerre. Diplômé en 56, il part pour l'Afrique où il exerce pendant 10 ans en Côte d'Ivoire d'abord puis au Niger. Il retrouve Lyon en 1966 et se fait vite une place à part dans le milieu juridique des années 70.

Connu pour ses méthodes expéditives, il avait autant d'amis que d'ennemis. Les enquêteurs fouillent sa vie personnelle et confirment ce que la plupart savaient déjà, le juge avait un mode de vie qualifié de dissolu. Il ne s'en cachait pas. Être au plus près dans sa vie personnelle du milieu auquel il se confrontait quotidiennement dans sa vie professionnelle,  voilà qui semblait être son choix de vie. Il sait aussi que c'est la meilleure manière d'obtenir des informations fiables, le terrain ne lui fait pas peur, au contraire, il l'attire. Le flou qu'engendre un tel choix n'apporte pourtant rien à l'enquête et la piste d'un conflit personnel est écartée.

Ayant traité plus de 1500 dossiers de droit commun en moins de 8 ans, le juge était redouté des prévenus et inégalement apprécié des forces de police. Certains estimaient ses méthodes, d'autres étaient agacés par son zèle.

L'enquête sur son assassinat piétine, aucune piste ne se dégage, des noms sont évoqués mais aucune preuve ne tient la route. Passée dans les mains de 6 juges d'instruction différents, l'affaire bénéficie finalement d'un non-lieu prononcé par le juge Fenech en 1992 et est prescrite.

 

Une enquête obscure

Malgré les conclusions de la justice, de lourdes présomptions pèsent quant à l'identité des tueurs et de leur commanditaire. L'enquête réalisée il y a quelques années par l'équipe de Faîtes entrer l'accusé donne des résultats qu'aucune investigation officielle n'a pu obtenir. Le juge Renaud avait 2 fils, et l'un deux, Francis, témoigne de ce qu'il sait. On apprend ainsi que le juge avait reçu des menaces de mort et que son fils privilégie la piste du secret d'état sur celle du règlement de compte avec le milieu lyonnais. Francis se bat durant des années pour maintenir l'affaire ouverte et s'accroche longtemps à l'espoir de voir les coupables devant la justice. C'est désormais impossible.

Edmond Vidal

Quelques policiers témoignent également et certains vont jusqu'à affirmer qu'ils connaissent l'identité du tueur, qu'ils la connaissaient à l'époque mais qu'ils n'ont rien pu faire par manque de preuves. Le nom qui revient le plus souvent est celui de Edmond Vidal dit «Momon», le chef du gang des lyonnais. Ce célèbre clan composé d'un noyau de 8 personnes à l'époque est l'auteur de nombre de holdup, vols à main armée, agressions dans la région lyonnaise entre 1967 et 1977. Le juge les connaissait bien, il en a d'ailleurs fait incarcérer une partie en démantelant le réseau de Momon. Ce serait pour se venger d'avoir touché à cette frange de la pègre que le juge aurait été assassiné dur les ordres de Vidal. Ce dernier clame toujours son innocence et affirme travailler pour le compte du SAC, le Service d'Action Civile, organe de soutien à la politique gaulliste. Les policiers écartent très vite cette piste, le fils du juge Renaud lui donne plus de crédit.

Un rapport confidentiel de la SRPJ désignait déjà à l'époque des faits Jean-Pierre Marin et Michel Lamouret, 2 membres actifs du gang des lyonnais comme les tueurs. Ce dernier est jugé lors du 2nd procès du gang des lyonnais en 1995 pour une série de holdup et de cambriolages dans des villas dont les propriétaires apparaissaient tous dans le Who's Who lyonnais. L'Express a suivi toute l'affaire de près, c'est d'ailleurs Lamouret lui-même qui appelle l'un des journalistes alors qu'il enquête sur la mort du juge pour lui dire que ni lui ni Marin n'ont de sang sur les mains et qu'ils n'ont rien à voir avec l'affaire du juge. C'est la position qu'a toujours tenu le gang, pour autant qu'ils soient des criminels de diverses espèces, ils clament depuis toujours n'avoir jamais tué.

 Ils étaient pourtant sortis de prison à l'époque, se sont littéralement évaporés en Espagne juste après les évènements et avaient reçu une contravention tout près du domicile du juge la semaine précédant son assassinat. Rien de tout cela n'est suffisant pour la justice évidemment, les 2 truands ne seront donc jamais inquiétés dans cette affaire.

«Nick le grec» a également été envisagé comme commanditaire. Nick Caclamanos était l'un des chefs du gang, il a entre autre participé au hold-up de l'hôtel des Postes de Strasbourg, en 1971, l'un des plus gros braquages de l'après-guerre, au braquage du magasin Carrefour de Vénissieux le 5 février 1973, des établissements Champiers à Tarare le 31 octobre 1973, de la Société Générale de Chazelles-sur-Lyon 5 jours plus tard, de celle de Feurs le 10 décembre, du Crédit Lyonnais de Nevers le 4 avril 1974, de la Banque Populaire de Chalon-sur-Saône le 31 octobre de la même année. Mais le procès pour cette série de crimes n'aura lieu qu'en 1977, le juge est assassiné en 1975.

 

Le juge Fenech

​​​​​En 1992, l'affaire est aux mains du juge Fénech qui décide de prononcer un non-lieu. Magistrat mais également investi en politique, l'homme se spécialise dans le lutte anti-secte et devient une référence étatique en la matière.

Sa décision soulève de vives réactions, la famille Renaud constituée partie civile et défendue par Maître Vergès fait appel mais le dossier ne sera jamais réouvert faute de nouveaux éléments à apporter à l'affaire. Les partisans du secret d'État crient au scandale, le juge est attaqué dans la presse, son implication politique est mise en avant. Derniers soubresauts d'une affaire déjà classée pour la justice, les scandales s'apaisent avec le temps mais chacun campe sur ses positions, vengeance du gang des lyonnais ou secret d'État étouffé.

Le juge Renaud est enterré au cimetière du Père Lachaise.

 

L'assassinat du juge Renaud en quelques dates

1923: Naissance à Lyon de François Renaud
1956: Diplômé de l'Ecole Nationale de la Magistrature, le juge Renaud part en Afrique
1966: Retour en France et installation définitive à Lyon en tant que 1er juge d'instruction
1971: Holdup de l'hôtel des Postes de Strasbourg, 1ère d'une longue série d'attaques à main armée par le gang des lyonnais
Janvier 1975: Lamouret et Marin sortent de prison
3 juillet 1975: Assassinat du Juge Renaud devant chez lui par 3 hommes, il aura traité plus de 1500 dossiers en 7 ans
1977: procès du gang des lyonnais
1992: Ordonnance de non-lieu dans l'affaire de l'assassinat du juge Renaud rendue par le juge Fénech

 

Bibliographie

Bibliographie

  • Enquête sur un juge assassiné. Vie et mort du magistrat lyonnais François Renaud
    Jacques Derogy
    Éditions Robert Laffont
    1977
     
  • Le shériff. Autopsie de l'assassinat d'un juge
    Jean Labrunie
    Éditions Olivier Orban
    1975

Filmographie

  • Faîtes entrer l'accusé
    Christophe Hondelatte
    Le Shériff
    avril 2006 et mars 2008
     
  • Le Juge Fayard dit Le Shériff
    Yves Boisset
    1977