Le Roman Noir Americain

Genre littéraire à part entière, le roman noir est né aux Etats-Unis dans un pays dévasté par la crise de 29. Du caniveau surgit un nouveau héros, un détective privé dur à cuire qui laisse transparaitre les failles d’un homme blessé, à la fois sensible et terriblement humain. Il évolue dans un univers noir,  dans une société corrompue où l’argent et les truands font la loi.
Ce nouveau style, mêlant whisky, dollars, meurtres et belles pépées a nourri les auteurs du néo-polar et de tous les films et séries qui fleurissent aujourd’hui sur nos écrans.

S’il est courant d’entendre que la littérature parle de son époque, on ne s’étonnera pas d’apprendre que le roman noir américain est né dans la Grande Dépression.
Petit rappel historique de ce début de XXème siècle:

En 30 ans (de 1860 à 1890), la production industrielle des Etats-Unis a été multipliée par 11: la structure économique et sociale du pays est chamboulée. La population des campagnes et les très nombreux migrants se retrouvent à travailler en usine dans des conditions particulièrement difficiles. Les ouvriers et mineurs tentent de défendre leurs droits en créant des syndicats et en multipliant les grèves qui sont régulièrement réprimées avec une violence extrême.

Crise de 29

Dans ce contexte social difficile survient la crise de 29, qui génère 13 millions de chômeurs et jette à la rue 2 millions d’américains. Les manifestations de la faim sont régulières, la misère est monnaie courante. Avec la grogne, le communisme se propage dans les milieux populaires, plantant le décor du Maccarthisme et de la future chasse aux sorcières dont seront victimes de nombreux auteurs de romans noirs.

Parallèlement à cela, la Prohibition crée un climat de corruption débridée. La mafia s’immisce dans la société, l’économie et la politique. Argent sale, alcool, affaires, exécutions sommaires, tables de jeux et bars clandestins, autant de matière pour des écrivains inspirés. 

 

Hollywood et feuille de choux

En 1915, naissent des magazines populaires et bon marché, les «pulps» magazines. Ces feuilles de choux, imprimés sur du mauvais papier fabriqué avec de la pulpe de bois sont spécialisés dans un genre: horreur, western, policier… C’est avec la création du Black Mask, magazine de pulp fiction policière, que nait véritablement le polar américain.

Le Black Mask fait travailler des auteurs d’un nouveau style qui dépoussièrent les intrigues policières en les renvoyant à leur source, à savoir dans la rue. Issus d’une Amérique en crise, avec des parcours souvent difficiles, les écrivains de ce nouveau courant parlent de ce qu’ils vivent avec un cynisme né de leurs désillusions.

Le Balck Mask

Le chef de file se nomme Dashiell Hammet: il crée en 1927 le Continental Op, un détective apparemment froid mais touché par le monde qui l’entoure. C’est de ce personnage que naitra l’appellation «hardboiled scool», littéralement «école des durs à cuire», nom donné à cette nouvelle vague de héros. S’ensuivent de nombreux auteurs: Horace McCoy, Raymond Chandler, James M.Cain, Jonathan Latimer ou William Burnett. 

Les auteurs du Black Mask sont rapidement repérés par les producteurs d’Hollywood car leur style concis et imagé est totalement adapté pour l’écriture des scénarios. En effet, le premier film sonore commercial est projeté à New York en avril 1923 et en 1930, c’est l’explosion du film parlant. L’industrie du cinéma a désormais besoin de scénaristes et les auteurs de polars ont besoin d’argent. Hardboiled et Hollywood font bon ménage: de cette collaboration naîtra la mythique adaptation du Faucon Maltais de Hammett en 1941. L’irrésistible privé au chapeau mou Sam Spade sera magistralement interprété par Humphrey Bogart, ultime modèle de détective pour les myriades de séries et films policiers qui suivront.

 

Le style hardboiled

​​​​​​Pour dépoussiérer l’inspecteur british propret à la Agatha Christie, les auteurs hardboiled ont appliqué une méthode que l’on retrouve dans tous les romans noirs des années 30-40

L’intrigue passe souvent au second plan, elle est l’alibi permettant de dénoncer une société corrompue qui écrase le plus faible au profit du puissant. La seule chose qui compte est l’homme et ses contradictions, bref, l’aventure humaine.
L’angle de vue est sans concessions, d’une réalité très crue et pessimiste.

Le faucon Maltais

Le style d’écriture est proche du langage de la rue, très factuel, concis, descriptif et sans fioritures, on parle de style «comportementaliste». Il ne faut pas oublier que les «pulp fictions» s’adressent à monsieur tout-le-monde et que pour être compris, l’auteur doit parler sa langue. Le lecteur ne cherche pas à se cultiver, mais à se distraire.

 La mécanique du roman s’articule autour des thèmes qui font avancer l’homme et tourner le monde: l’amour, l’argent et le hasard.

  • L’Amour prend la forme de la femme fatale qui fait perdre la tête et déclenche des passions.
  • L’Argent est lié à l’intrigue à travers un hold-up, la corruption, un vol…
  • Le Hasard met le héros dans la situation de celui qui est au mauvais moment au mauvais endroit, à lui de prendre les bonnes décisions malgré ses peurs et ses doutes. 

Le Privé

Le détective privé, imper au col relevé et feutre vissé sur la tête, l’incontournable héros du roman noir, mérite qu’on s’y attarde.

Le privé du roman noir n’est pas flic et n’a donc pas à se plier à la loi. Il est libre de ses actes et du choix de ses méthodes qui passent bien souvent les bornes de la légalité. La moralité n’est pas de mise: l’homme a des réactions musclées, le poing leste et la gâchette facile. Il aime les femmes, le jeu, les substances, licites ou non, avec un faible pour le whisky.

Humpray Bogard dans le rôle de Sam Spade

Le privé est un professionnel indépendant avec un passé douloureux qui impacte directement ses choix. Apparemment froid et indifférent à ce qui l’entoure, il se révèle attachant et profondément humain. Il est lucide et cynique, il jette un regard désabusé sur la société.
Encré dans la réalité, cet antihéros un brin alcoolique sert de passerelle entre réalité et fiction pour mieux dénoncer les travers du politiquement correct et la perversité des bien-pensants.
A la fois dur à cuire et cœur d’artichaut, il tombe à tous les coups sous le charme d’une femme fatale.

Leurs noms? Sam Spade, créé par Dashiell Mammett et Philip Marlow, par Raymond Chandler, ou un peu plus tard, Lew Archer par Ross MacDonald, Mike Hammer par Mike Spillane…

 

Les Héritiers

Une 2ème génération d’auteurs de roman noirs nait après guerre, avec l’apparition du livre de poche. Si Mickey Spillane et Ross Macdonald reprennent le concept du Privé, le roman noir d’après guerre propose un nouveau héros: monsieur tout-le-monde. Inspirés par leurs aînés, David Goodis, Jim Thompson, Charles Williams ou encore Chester Himes créent des personnages ordinaires qui se retrouvent (anti-)héros par accident et évoluent dans un univers encore plus noir. 

Malaimés chez eux, les auteurs américains sont découverts et mis à l’honneur en France par Marcel Duhamel. Il crée en 1945 la collection Série Noire, dans un seul but : «Vous empêcher de dormir». Cette collection assoit le genre littéraire et inspire des vocations. Elle publie de nombreux talents français comme Léo Malet, Serge Arcouët, Albert Simonin…

Grace Kelly dans Fenêtre sur cour

La 3ème vague d’auteurs nait après 68, avec le néo-polar. Toujours plus noirs, issus de crises (68, guerre d’Algérie, guerre du Vietnam…) les romans sont politiquement très engagés à l’image de ceux de Jean-Patrick Manchette, ouvertement d’extrême gauche. Ils s’appellent Jean-Claude Izzo, Tonino Benacquista, Henning Mankell, Edward Bunker ou James Ellroy.

L’héritage des pionniers du polar est aussi cinématographique. Alfred Hitchcock, par exemple est passé maître dans l’art de jeter monsieur tout-le-monde dans une situation extra-ordinaire (Fenêtre sur cour, Mais qui a tué Harry, Psychose,. ..). On retrouve dans ses scénarios le lourd passé du héros (Sueurs froides), la femme fatale (Grace Kelly, Tippi Hedren,…). Plus tard, dans les années 70, les scénaristes deFrench Connection ou encore Le Parrain ne pourront renier l’origine de leur inspiration. De nombreuses séries télé policières sont aussi issues du roman noir, directement (Mike Hammer) ou non (Kojak).
En bref, le roman noir américain n’a pas fini d’inspirer écrivains et scénaristes: Hammett, Chandler, Thompson, auteurs d’une «sous-littérature» grand public pour magazine bon marché ont enfin leur revanche.

 

Bibliographie et filmographie

Bibliographie

  • La Moisson rouge (1929)
    Dashiell Hammett
    Gallimard 1999
     
  • Le Grand Sommeil (1946)
    de Raymond Chandler
    Gallimard 2001
     
  • J’aurai ta peau  (1947)
    Mickey Spillane
    Le Masque 1998
     
  • Hallali (1957)
    Jim Thompson
    Rivages Noir 1994
     
  • La reine des pommes (1958)
    Chester Himes
    Gallimard folio policier 1999
     

Filmographie

  • Le Faucon maltais (1941)
    Réalisé par John Houston
    avec Humphrey Bogart
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  • Le Grand Sommeil (1946)
    Réalisé par Howard Hawks
    avec Humphrey Bogart
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  • Mike Hammer (1984 à 1987)
    Série télévisée
    avec Stacy Keach