Les Disparues De Juarez

Ciudad Juarez. A la frontière du Mexique et des Etats-Unis. Une ville moite, entourée de déserts et de pauvreté. Les narco-trafiquants y ont élu domicile. La violence est partout. A chaque coin de rue, de petites croix roses peintes sur les murs ou les poteaux. Des photos de jeunes femmes (parfois même de jeunes adolescentes) sont placardées un peu partout. L’ambiance est pesante.
Qu’a-t-il pu se passer à Ciudad Juarez pour que cette ville frontalière nous donne l’impression que le danger rôde partout?

Selon le bilan officiel du Colegio de la Frontera Norte, entre 1993 (date à laquelle le décompte a commencé) et 2013, environ 1440 femmes ont été assassinées à Ciudad Juarez ; et les corps retrouvés dans le désert au alentours de la ville. Certaines ont été mutilées, d'autres violées. Durant la même période, 600 femmes auraient disparues... chiffre difficile à vérifier, et des corps sont retrouvés des années après.

Un pic a été atteint entre 2008 et 2013, quand ont eu lieu les deux tiers des meurtres. Durant la même période la guerre des cartels de la drogue battait son plein dans la même ville, entrainant d'autres victimes, des règlements de comptes, sur un rythme quotidien, dans un climat de violence générale.

La dimension de ces crimes de femmes a donné naissance à un mot nouveau, le féminicide. En 2009, la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) condamnait le Mexique en pointant du doigt la passivité coupable des autorités et l'impunité des meurtriers.

Le mystère demeure entier : qui a fait cela ?

Pourquoi les autorités locales et nationales freinent les recherches? Les disparitions vont-elles s’arrêter un jour? Autant de questions que se sont posé les journalistes d’investigation locaux et internationaux. Certains ont trouvé quelques éléments de réponse, d’autres cherchent encore Mais à l’heure actuelle, personne ne sait réellement ce qui se passe à Ciudad Juarez, la ville où les femmes disparaissent.

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Le Mexique de la drogue

Alma Chavira Farel. C’est le nom de la première jeune fille retrouvée assassinée dans les déserts de Ciudad Juarez le 21 janvier 1993. On se doute que ce n’était pas la première jeune femme tuée dans d’étranges circonstances. D’autres avant elle avaient déjà disparu.

Jusqu’en 1998, les chiffres des disparitions et des meurtres sont donnés par l’INEGI (Instituto Nacional de Estadistica y Geografia: l’organisme national des statistiques du Mexique). Le problème est que leur classification est bancale. Les crimes de sang sont indiqués et répertoriés de façon très aléatoire. On ne peut donc pas affirmer des chiffres exacts concernant cette période. La PGJE (Procuraduria General de Justicia del Estado: le bureau du procureur de l’Etat de Chihuahua) comptabilise 677 femmes retrouvées assassinées entre 1993 et 2009. Mais là aussi, les chiffres sont revus à la baisse. Sans compter toutes les filles disparues sans laisser aucune trace. Pour celles-ci, aucun chiffre fiable n’existe, aucune piste. Certaines sont certainement enfouies dans le sable du désert de l’Etat de Chihuahua, là où se trouve Ciudad Juarez, d’autres ont peut-être été enlevées pour tourner dans des réseaux de proxénètes mexicains ou américains, d’autres encore ont peut-être simplement fui leur ville…

 

Impunité et corruption

Toutes ces femmes ont disparu. Certaines ont été retrouvées sans vie, violées et torturées. Mais aucun chiffre fiable ne les répertorie. Et la différence du nombre des victimes est flagrante selon que les chiffres viennent de la Justice mexicaine ou des associations des droits de l’Homme.

En effet, en 2003, le Bureau du Procureur de Chihuahua parle de 280 meurtres. Le Bureau du Procureur Général du Mexique, lui, n’en comptabilise que 258.

Pour Diana Washington Valdez, une journaliste américaine spécialisée dans les meurtres de la ville, il y en a eu 470 entre 1993 et 2005.

Amnesty International, qui prend toutes ces disparitions très à cœur, comptabilise 417 femmes assassinées jusqu’en 2004.

Après de nombreux rebondissements, le Bureau du Procureur de l’Etat admet le chiffre horrifiant de 321 assassinats dont 96 à caractère sexuel entre 1993 et 2003, chiffres donnés par une association de défense des femmes de Juarez.

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Croix d'une des disparues - DR

Une question se pose: pourquoi les autorités mexicaines peinent-elles à accepter les chiffres, à comptabiliser méthodiquement les corps retrouvés? Qu’ont-elles à y gagner?

Dans le droit mexicain, la prescription pour un meurtre est de 14 ans. Toutes les jeunes femmes assassinées entre 1993 et 1996 ne verront donc jamais leur(s) assassin(s) sous les verrous. C’est ce que montre du doigt les associations de défense des droits de l’Homme.

Le climat de Ciudad Juarez est donc terriblement tendu. Les femmes ont peur, et les cartels de la drogue se livrent une bataille sans merci, semant la terreur dans la ville. Ainsi depuis 2007, les cartels de Sinaloa et de Juarez ont transformé leur Etat de Chihuahua en champ de bataille où les femmes disparaissent et où les hommes sortent armés pour tuer sans vergogne leur ennemi. Ainsi les 27 et 28 avril 2010, 29 personnes ont trouvé la mort à Ciudad Juarez.

La drogue est un fléau qui ne touche pas seulement l’Etat de Chihuahua, il touche le Mexique dans sa totalité. Et Ciudad Juarez est un point central que les narco-trafiquants doivent tenir pour pouvoir écouler leurs stocks de cocaïne, héroïne et marijuana aux Etats-Unis. C’est pour cela qu’ils n’hésitent pas à semer la terreur dans les rues, au risque de tuer des civils au passage. Même l’intervention de l’armée n’a pas arrêté le massacre. Les narco-trafiquants étant souvent tout aussi bien armés que les Federales et les militaires.

Et dans ce contexte de guérilla urbaine entre cartels de la drogue et forces de l’ordre, il faut savoir que ces derniers sont bien souvent mal rémunérés, ce qui facilite grandement la corruption de la police ou des élus. Pour Phil Jordan, ancien directeur du El paso Intelligence Center (organisme de renseignements fédéral américain) la police de Juarez a pour but de protéger les narco-trafiquants. L’adage «plata o plomo» («l’argent ou le plomb ») est largement de mise. S’ils refusent de les protéger, ils sont assassinés, eux ou leurs proches.

Par exemple, le 20 février 2009, Roberto Orduna Cruz, le responsable de la sécurité publique de Ciudad Juarez a été menacé. Les trafiquants tueraient un policier toutes les 48 heures tant qu’il ne démissionnerait pas. La menace a fonctionné. Roberto Orduna Cruz a quitté son poste sur le champ.

 

Un silence qui coûte cher

Au milieu de cette guerre des gangs, des femmes continuent toujours à disparaître. Alors que la police se terre dans un mutisme lourd de sens, les familles, elles, parlent. Et ce sont dans leurs paroles que naissent les rumeurs les plus folles. Certaines sont complètement invraisemblables, d’autres pourraient être de possibles explications… Il n’empêche qu’elles ont tendance à brouiller les pistes: meurtres rituels, réseaux de proxénétisme, trafics d’organes, snuff movies ou encore débauches des notables locaux finissant en meurtres… En même temps, la police n’est pas étrangère à ces rumeurs. En ne communiquant pas avec les familles, en étant bien souvent corrompues, et même parfois en étant coupables de crimes sexuels, les forces de l’ordre ont vu le piège du silence se refermer sur elles.

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Manifestation des femmes

Il faut aussi compter avec la religion et le machisme très présents au Mexique. Si les femmes veulent s’émanciper et connaître une vie où se faire belle n’est pas synonyme d’aguicher l’homme, c’est loin d’être le mode de pensée de nombreux hommes mexicains.

Et cela se voit même dans le traitement des victimes. On dissocie largement les jeunes femmes collégiennes, étudiantes ou ouvrières des prostituées, strip-teaseuses ou barmaids. Alors que dans les premiers cas la police risque de s’intéresser au meurtre, dans le second, les victimes sont tout simplement oubliées. Comme s’il y avait de «bonnes» ou de «mauvaises» victimes. 

 

Ceux qui se battent pour les filles

Malgré ce climat tendu de corruption, de cartels de drogue et de machisme, les associations et certains journalistes continuent de lutter pour que la vérité éclate.

C’est le cas de la journaliste Diana Washington Valdez. D’ailleurs son livre Cosecha de mujeres a lancé un pavé dans la mare tel qu’elle a été menacée de mort et interdite de séjour à Ciudad Juarez. Dans ce livre très documenté, elle raconte ce qui se passe dans le désert de Ciudad Juarez, elle donne le nom des coupables et explique pourquoi ceux-ci sont intouchables.

Pour l’enquêtrice du El Paso Times, les coupables sont les jeunes de bonne famille de la ville. Ils traqueraient les jeunes femmes en vue de les assassiner et de prouver au reste de leur groupe leur place et leur solidarité. Il va de soi que cette théorie n’est pas du goût de tout le monde, ce qui a valu à la journaliste des menaces de mort sur elle ou sa famille.

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Marisela Ortiz Riviera - DR

Marisela Ortiz Rivera est co-fondatrice de l’organisation «Nuestras Hijas de Regreso a casa» (Ramenez nos filles à la maison). Son combat a pris une toute autre tournure lorsque les disparitions l’ont touchées de très près. Elle raconte:

— «En février 2001, mon histoire personnelle s’est profondément transformée lorsque j’ai appris qu’une de mes anciennes étudiantes, Lilia Alejandra García Andrade, avait disparu à Ciudad Juárez. Son corps sans vie a été retrouvé sept jours plus tard, portant des signes de violence et d’abus sexuels. Plutôt que d’enquêter sur les disparitions de ces jeunes femmes, les autorités ont initié une campagne de harcèlements, d’accusations, de mauvais traitements et de menaces sérieuses à l’encontre de ma famille et de moi-même. Ces actions émanent des personnes pourtant censées enquêter sur ces assassinats réguliers de femmes et de filles pauvres».
«J’ai subi des menaces verbales de la part de personnes armées dont certaines sont très connues. En 2001, le procureur général de l’État de Chihuahua de l’époque, M. Arturo González Rascón, profita d’une manifestation que j’avais organisée avec les familles des disparues pour me dire qu’il valait mieux laisser les morts reposer en paix sans quoi mes filles, qui sont encore en vie, pourraient subir le même sort».
Depuis que la situation a été portée sur la scène internationale et a fait l’objet d’un film, l’État et les autorités ne veulent pas en parler. Ce féminicide qui dure depuis 15 ans est désormais dissimulé par une politique du secret, du mutisme et de l’intimidation.

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Manifestation- DR

«Parallèlement, les autorités ont ressorti les vieilles stratégies qui visent à nous faire taire: des émissions de télévision sont réalisées afin de nous présenter comme des délinquantes et des gens qui ont “sali” l’image de la ville, d’inciter à la haine à notre encontre, et de convaincre la communauté de s’unir contre des gens "néfastes comme nous"».
«Les choses ne seront jamais plus comme avant. Ainsi, j’amène toujours mes enfants avec moi, peu importe où je vais, parce que je ne sais jamais quand les menaces se concrétiseront. Nous regardons toujours derrière nous, nous nous réveillons en sursaut, et nous nous parlons au téléphone jusqu’à 40 fois par jour afin de vérifier que tout va bien».
«Nous n’abandonnerons pas. Toutes ces menaces et agressions ne font que nous rendre plus fortes dans notre lutte commune qui vise à rendre Juárez sûre afin que les femmes puissent marcher sans peur. Nous luttons avec la confiance que nous verrons nos filles revenir à la maison, et qu’un jour notre cri “Pas une de plus!” sera enfin une réalité. Alors, nous pourrons dire que dans ce pays, dans l’État de Chihuahua et à Juárez, justice aura été faite».

Aujourd’hui, ces femmes se battent pour que les disparitions cessent et qu’enfin nous sachions ce qui est arrivé aux femmes disparues. Mais la ville de Ciudad Juarez a une autre politique. Faire effacer les croix roses peintes pour faire disparaître à jamais ces femmes, que tout le monde réclame mais que personne ne retrouve.

 

Des progrès commencent à faire jour

Avec l’élection de Jose Reyes Baez Terrazas au poste de gouverneur de Chihuahua, les femmes disparues de Ciudad Juarez ont retrouvé le devant de la scène. Il s’intéresse au sort de ces femmes et s’est entouré de Patricia Gonzalez. Cette femme à poigne a bien compris que les meurtres et les disparitions ont des causes différentes. Elle est consciente qu’il est difficile de faire avancer les enquêtes en raison du manque flagrant de communication entre les services des différentes polices municipales, police d’état et police fédérale.

On peut aussi noter la création d’un laboratoire de police scientifique pour l’Etat de Chihuahua, qui peut donc plus facilement analyser les indices et les échantillons d’ADN retrouvés sur les corps des victimes.

Il y a aussi une volonté de lutter contre la corruption: les policiers corrompus sont renvoyés (sans toutefois être inculpés et jugés…)

Mais en 2009 la Cour panaméricaine des Droits de l’Homme a jugé que la justice mexicaine a manqué à toutes ses obligations envers les victimes. Pourtant Patricia Gonzalez affirmait avoir résolu 2/3 des affaires…

Même si Ciudad Juarez est polluée et grouille de trafiquants en tous genres, elle n’en reste pas moins une ville prospère pour qui veut travailler. Dès 1966, de grosses entreprises étrangères sont venues s’installer pour bénéficier de main d’œuvre à coût réduit et d’une situation fiscale avantageuse. Ces «maquiladoras» emploient plus de 350.000 personnes dont la majorité sont des femmes. Mais la vie de leurs employées ne les intéressent pas. Pour 4 à 5 dollars par jour, elles risquent leur vie, au mépris de leur employeur.

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La ville qui tue les femmes

Nombre de disparues travaillaient dans ces maquiladoras. Pour autant, aucune entreprise n’a renforcé son système de sécurité, arguant que les meurtres n’étant pas commis dans l’enceinte des usines, elles ne voient pas pourquoi elles devraient payer pour les protéger à l’extérieur. Pire, une ouvrière en retard n’ayant pas le droit de prendre son poste, les jeunes femmes doivent rentrer seules, risquant de se faire assassiner.

Pour faire taire les rumeurs de corruption, la police a bien souvent eu recours à des interpellations musclées pour trouver des coupables à tous ces meurtres. Certains auraient même été jusqu’à torturer des prévenus pour leur arracher des aveux.

C’est ainsi que le conducteur de bus, Victor Javier Garcia Uribe, qui avait été condamné à 50 ans de prison pour le meurtre de 8 femmes( aveux sous la torture) a été libéré en 2005 après un procès en appel.

Le tout premier suspect incarcéré pour le meurtre de certaines disparues s’appelle Abdul Latif Sharif. C’est une chimiste égyptien qui avait fui les Etats-Unis et s’était réfugié à Ciudad Juarez. Aux USA il a été reconnu coupable de bon nombre de violences et de viols.

Il a été arrêté à Ciudad Juarez en 1995 pour le meurtre d’une travailleuse. Mais les assassinats ont continué et alors que 2 bandes de jeunes hommes sont inculpées, ils prétendent avoir été payés par Abdul Latif Sharif depuis sa prison pour que les meurtres continuent et qu’il soit innocenté.

Mais malgré avoir incarcéré les bandes de garçons, les meurtres ont continué. La question s’est donc posée: Continue-t-il à payer des hommes de main ou les coupables ont-ils encore en liberté?

En 2003, le meurtrier de Christina Escobar Gonsalez est interpellé alors qu’il tente de fuir avec le corps de la suppliciée dans sa voiture. Les forces de l’ordre constatent que la jeune femme décédée a reçu de nombreux coups à l’arme blanche ainsi que des traces de sévices. Il n’est condamné qu’à 3 ans de prison. Motif? Il aurait été en état de légitime défense. Cette histoire illustre bien les problèmes de corruption qui existent dans cet Etat du pays.

 

Bibliographie et filmographie

Bibliographie 

  • Cosecha de Mujeres : « safari en el desierto mexicano »
    De Diana Washington Valdez
    Aux éditions Oceano de Mexico et Oceano de Espana
    2005
    Traduit en anglais : Harvest for women : safari en Mexico, editions Peace at the border
  • La ville qui tue les femmes: enquête à Ciudad Juarez
    De Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal
    Hachette Littérature
    2006
  • Des os dans le désert
    De Sergio Gonzalez Rodriguez
    Editions Passage du Nord/Ouest
    2007 (édité au Mexique en 2002)
  • The Daughters of Juarez : a true story of a serial murder South of the border
    De Teresa Rodriguez, Diana Montané et Lisa Pulitzer
    Aux éditions Atria
    2007
  • Violence againt women and feminicide in Mexico : the case of Ciudad Juarez
    De Natalie Panther
    VDM Verlag
    2008

En ligne

Ciudad Juárez, capitale des filles disparues 
par Emmanuelle Steels 
Libération, 25 avril 2016.

Documentaires 

  • Senorita Extraviada
    Documentaire de Lourdes Portillo
    2001
  • Juarez Mothers fight feminicide
    Court documentaire de Zulma Aguiar
    2005
  • www.lacitedesmortes.net
  • Web documentaire de Marc Fernandez et Jean-Christophe Rampal

Filmographie 

  • Les oubliées de Juarez
    De Gregory Nava
    Avec Jennifer Lopez et Antonio Banderas
    2007