Les Faits Divers

Evènement inclassable, le fait divers existe depuis toujours. Il s’agit la plupart du temps de faits malheureux comme des accidents, des meurtres, des vols ou des catastrophes. Mais cette rubrique fascine, au point même de faire souvent la une de nos journaux et d’inspirer grand nombre de réalisateurs et d’auteurs.

Le fait divers est un évènement de la vie, que l’on retranscrit dans les journaux. C’est pourquoi il est important de connaître la définition qu’on lui donne en journalisme. Le CLEMI, le Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information a pour «mission d’apprendre aux élèves une pratique citoyenne des médias». Il donne une définition du fait divers : «évènement plus ou moins important qui ne relève ni de l’actualité mondiale, ni de la politique, ni de l’économie».

Selon le dictionnaire, le fait divers est un évènement peu important mais faisant sensation et rapporté dans les journaux.

En presse, on le trouve sous forme de petite histoire cocasse. Le but étant de bouleverser les normes de l’ordre social, de nous intéresser même si le sujet nous est complètement inconnu.

On peut donc en conclure avec ces  définitions que le fait divers n’est pas important, ne se classe nulle part, mais pour autant, il est largement diffusé dans la presse. Alors pourquoi le fait divers remplit-il nos journaux?

 

Le fait divers dans l’histoire

Puisque le fait divers est un évènement tragique de la vie, il va de soi qu’il a toujours existé.

Ainsi, Un article du magazine l’Express, écrit par Marianne Payot et publié en mars 2004 nous explique que le premier fait divers de la tradition judéo-chrétienne date du meurtre d’Abel et Caïn, les fils d’Adam et Eve :«Le premier fait divers est l'histoire de Caïn et Abel: les parents rentrent le soir et découvrent le cadavre de leur fils, qui a été tué par son frère».

Et depuis, des millions, voire des milliards de faits divers ont traversé l’histoire. D’abord criés sur la place publique par les colporteurs, ces faits divers sont ensuite distribués sur des feuilles volantes, avant d’avoir leur propre publication, au 17e siècle. Les gazettes font leur apparition. Elles ne touchent qu’un public restreint (les gens qui savent lire), mais elles font sensation, avec leur ton sérieux, comme s’il était de 1ere importance de relater ces histoires trop souvent glauques et macabres. 

Le petit journal, l'une de ces gazette qui apparaissent au 17ème siécle 

Au fur et à mesure du temps, le fait divers prend de plus en plus de place dans les journaux d’information, en occupant les 1eres pages, et en ayant leurs propres publications. Aujourd’hui, ce sont eux que les lecteurs et les spectateurs attendent devant leur écran ou en lisant leur journal.

 

Le fait divers dans la presse aujourd’hui

En presse écrite, le fait divers a ses propres publications, comme Le nouveau Détective ou Affaires criminelles. Et sa petite entreprise ne connaît pas la crise. Plus les détails sont sanguinolents, choquants, et plus le lectorat en redemande. Des cadavres démembrés, des  têtes humaines en trophée, des cambriolages d’une violence inouïe, ou des histoires de famille sordides... Mais rassurons-nous, il faut savoir que les faits racontés ici ne sont pas ceux des semaines écoulées en France mais des années voire des décennies écoulées, dans le monde. Sinon, il serait bien important pour chacun d’entre nous de nous méfier de nos voisins…

En télé, le fait divers aussi a pris toute son ampleur. Il l’a démocratisé, et l’a rendu plus réel grâce aux images. Il occupe bien souvent une place de choix, et pour peu qu’il touche à notre sentiment d’insécurité, il sera raconté selon plusieurs points de vue, durant plusieurs jours. Il peut même influer sur notre comportement, comme lors du 1er tour de l’élection présidentielle de 2002.

Prenons l’exemple de l’affaire Paul Voise qui a eu lieu en avril 2002. Ce vieux monsieur qu’on a vu sur nos écrans de télé, le visage tuméfié, les larmes aux yeux, devant sa maison calcinée. Les faits ont eu lieu le 18 avril 2002, soit 3 jours avant l’élection présidentielle. Ce vieil homme de 72 ans et apparemment sans histoires, est agressé devant chez lui à Orléans. Selon lui, 2 jeunes l’auraient frappé, avant de vouloir le voler, puis ils partent en mettant le feu à sa maison.  Dès le lendemain, les images nous sont déversées par le journal de 20h sur TF1. La France est indignée, elle ne supporte plus cette délinquance.

Comment est-il possible que des individus s’en prennent à de vieilles personnes tranquilles ?

Affaire Paul Voise, une double page dans le Paris Match du 02 mai 2002

La veille de l’élection présidentielle, TF1 et France2 se relaient pour nous diffuser en masse les images de ce pauvre vieux, malheureux et inquiet. Et le simple fait divers devient une affaire d’Etat, l’insécurité étant le fer de lance des partis de droite. Au final, le 21 avril 2002, les français ont parlé : Lionel Jospin, le candidat du Parti Socialiste a été évincé dès le 1er tour, au profit du Président de la République sortant Jaques Chirac, et du Président du parti d’extrême droite Le Front National, Jean-Marie Le Pen.

Alors certes, ce n’est pas Paul Voise qui a demandé aux français de voter pour un parti fascisant, mais les images de lui, tuméfié, inquiet, et sanglotant ont ému le public, au point que certains ont fait l’amalgame entre un simple fait divers et un problème national, soulevé par les partis politiques de droite. 

 

Quand le fait divers inspire le 7e art

Le fait divers peut aussi être une formidable source d’inspiration pour le cinéma.

Prenons l’exemple du film L’appât de Bertrand Tavernier, qui date de 1995.  C’est l’histoire d’un trio. Un jeune couple et un de leurs amis. Ils décident que la jeune femme servira d’appât. Elle doit séduire des hommes plus ou moins fortunés, pendant que les 2 garçons volent l’appartement de celui-ci. Mais un des cambriolages tourne mal. La victime est torturée puis assassinée. 

Affiche du film l'Appât, de Bertrand Tavernier

Cette histoire est tirée du roman de Morgan Sportes, l’Appât. Mais il faut savoir que l’auteur a utilisé des faits qui se sont réellement déroulés en 1984. Valérie Subra, Laurent Hattab et Jean-Rémi Sarraudorganisent des cambriolages en utilisant les charmes de Valérie. Le 7 décembre 1984, ils assassinentGérard Le Laidier, un avocat de 50 ans. Le 16 décembre, ils s’en prennent à Laurent Zarade, à coups de coupe-papier. Ils seront arrêtés le 20 décembre, juste avant de réitérer.

Jugés en 1988, ils ont pris tous les 3 perpétuité, avec des peines incompressibles de 16 et 18 ans. Depuis, ils sont tous sortis de prison, et ont refait leur vie. Mais leur histoire a inspiré un romancier puis un cinéaste, qui ont reçu de nombreux prix pour avoir mis en scène ce fait divers macabre.

Les faits se passent en juillet 2004. Le 9 juillet exactement ; On apprend qu’une jeune fille a été victime d’une agression antisémite sur la ligne D du RER parisien. C’est la 1ere fois qu’a lieu une agression antisémite et clairement anti-juive sur une personne non juive. Cette histoire a quelque chose d’extraordinaire. Alors que le dossier est vide, que les médias n’en parlent pas encore, ce sont les politiques, le Président de la République, Jaques Chirac et son ministre de l’Intérieur de l’époque, Dominique de Villepin, qui décident de s’emballer. Au final, on apprend quelques jours plus tard, alors que l’opinion publique plaint cette jeune femme et crie au scandale raciste, que cette histoire a été montée de toute pièce par la jeune Marie D., qui souffre de mythomanie. 

Quelques années après, Jean-Marie Besset écrit une pièce de théâtre intitulée R.E.R. C’est ensuite au tour du cinéaste André Téchiné de reprendre avec brio ce fait divers dans La fille du RER, qui a fait beaucoup de bruit pour rien.


Affiche du film La fille du RER d'André Téchiné

​​​​​​​Les faits divers nous fascinent, nous révoltent et nous inspirent. Maintenant, vous savez d’où vient la mention "inspiré de faits divers réels"…

 

Bibliographie

  • Petits récits des désordres ordinaires. Les faits divers dans la presse française des débuts de la IIIe république à la Grande Guerre
    d' Anne-Claude Ambroise-Rendu
    Seli Arslan, 2004.
     
  •  Le mana quotidien. Structure et fonction de la chronique des faits divers
    de Georges Auclair
    Anthropos, 1970. 
     
  • Structure du fait divers, in Essais critiques
    de Roland Barthes
    Seuil, 1964. 
     
  •  Le fait divers
    d' Annick Dubied et Marc Lits
    PUF, coll. «Que sais-je ?», 1999
     
  • Le fait divers en République. Histoire sociale de 1870 à nos jours
    de Marine M’Sili
    ​​​​​​​CNRS éditions, 2000