Les Naufrageurs

La culture bretonne est emprunte de nombreux contes et légendes depuis la nuit des temps.

Du moyen-âge au 18ème siècle, on raconte l'histoire de sombres personnages qui provoquaient le naufrage des navires de commerces pour liquider l'équipage et piller les cargaisons. Ces naufrageurs ont fait couler beaucoup d'encre, mais ont-ils réellement existé ?

 

Une légende bretonne ...

Qu'il s'appelle Mary Morgane ou Mary-Jeanne, l'histoire commence toujours avec un navire. Nous sommes dans un petit village breton très isolé où la survie de tous dépend de la cargaison de la Mary Morgane à son retour. Mais voilà, un soir, le navire ne rentre pas. Il faut rapidement trouver une solution pour éviter une famine.

Un naufrageur et sa vache - Crédit Danièle Nguyen Duc Long

Quelques hommes du village décident alors de provoquer le naufrage des navires qui longent les côtes pour piller leur cargaison. Pour ce faire, ils accrochent des lanternes aux cornes des vaches qu'ils promènent sur les sentiers des douaniers. Les marins induits en erreur pensent pouvoir suivre leslumières des fanions et les navires font naufrage sur les brisants. Les habitants du village peuvent alors aller piller la cargaison et dépouiller l'équipage. Pour ne pas avoir plus de bouches à nourrir, les survivants sont égorgés.

Le succès du 1er naufrage est tel que l'opération se répète. Les habitants en veulent toujours plus, leur cruauté est aiguisée par l'appât du gain. Ils cumulent les massacres tels de cruels guerriers jusqu'au jour où les femmes du village reconnaissent dans l'équipage qui vient d'être massacré, les marins de la Mary Morgane.

Un menhir- Crédit Gerhard Haubold

Les mères et les veuves des marins crucifient alors les 6 naufrageurs sur des menhirs et les laissent mourir...

 

Les Naufrages

Si la légende est connue de tous, les preuves historiques manquent. Aucun rapport maritime ne mentionne de feu ou de fanion venant des côtes. Cependant des textes de réglementation maritime des 13ème et 17ème siècle mentionnent la peine encourue par «ceux qui allumeront la nuit des feux trompeurs sur les grèves de la mer et dans les lieux périlleux pour y attirer et faire perdre des navires.» Alors que penser ?

Quelques récits de voyage content la rudesse des populations et la grande misère dans laquelle elles vivent. L'un d'eux, Dubuisson-Aubenay évoque même en 1636 l'horreur que lui procurent les scènes de pillages et mentionne les fanions des naufrageurs. Jacques Cambry au 18ème siècle, fait un récit de son séjour au Cap-Sizun assez sombre, qui sera d'ailleurs repris et alimenté par les romantiques dans les décennies suivantes. À part ces 2 sources qui n'ont pas valeur de témoignage, aucune trace de l'existence des naufrageurs n'a été trouvée à ce jour.

Scène de naufrage

Le nombre de naufrage était très élevé (environ 3 par an rien que pour la Bretagne) à cause de la grossièreté des instruments de navigation et de l'extrême précarité des conditions de navigation. On compte plus de naufrages la nuit et en hiver, la visibilité étant amoindrie. Ceci alimente le fantasme des populations prêtes à tout, tapies la nuit dans les rochers malgré le froid, fermement décidée à bondir sur ce que la mer leur amènera comme proie...

La route maritime de Brest à Siam en au 17ème siècle

D'autre part les cartes maritimes étaient très peu détaillées et la plupart des accidents ont lieu du Nord vers le Sud. Les navires veulent contourner la pointe de Penmarc’h mais ils s'y prennent trop tard. Les vents et surtout les courants extrêmement puissants les poussent vers les côtes. Les navires sont tellement lourds de marchandises et peu maniables, que les courants ont raison du vent et précipitent les bateaux sur les brisants.

 

Le droit de Bris

Les populations côtières qui dépouillaient les navires (de nombreux documents officiels en attestent), le faisaient dans la plus grande illégalité. Il existe dans le code maritime ce que l'on appelle un droit de brisou droit de lagan. Cette règle veut que les débris d'un naufrage appartiennent au seigneur des lieux où ils se sont échoués.

Bien entendu, les autorités entendaient respecter et faire respecter ce droit ce qui ajoutait à la bousculade générale de la population locale qui devait agir avant l'arrivée des officiels. Certains gardes étaient payés pour surveiller les marchandises durant ce délai houleux. Mais la foule des pilleurs était telle que le nombre l'emportait sur le grade.

Les capitaines ayant fait naufrage racontent avoir été secourus par les populations locales qui n'ont manifesté aucune hostilité envers eux. En ce qui concerne les biens matériels en revanche, on s'aperçoit que le pillage des cargaisons faisait partie intégrante de l'économie locale.

Les équipages étaient donc souvent secourus et finalement sains et saufs (on considère qu'un naufrage sur 2 ne faisait pas de victimes) tant qu'ils n'essayaient pas de protéger leurs effets personnels. Les villages côtiers étant très isolés, le bois était par exemple un denrée rare. Un naufrage permettait aux habitant de faire de s'approvisionner en bois oui en vêtements et tissus de manière conséquente.

Les denrées alimentaires étaient également très prisées, avec l'accès à des produits exotiques comme les oranges ou des pierres précieuses ou métaux rares.*

 

Les pillages, une réalité incontestable

Certains documents historiques relatent l'arrivée de foules nombreuses dès que la nouvelle d'un naufrage se répandait. Les pilleurs venaient en famille, jeune, vieux, ouvrier, commerçant, tout le monde se déplaçait. Ils dépouillaient le navire, faisaient alors un tas de ce qu'ils avaient récolté sur la plage et déposaient un caillou dessus pour signifier leur propriété. Cela suffisait car c'était un code très respecté entre pilleurs, la sentence en cas d'infraction pouvatn aller jusqu'au lynchage.

Scène de pillage - Crédit Danièle Nguyen Duc Long

La boisson était le seul trésor partagé communément sans discussion. Les barils étaient percés à même la plage et tous les pilleurs y avait libre accès. Certains rapports font état de morts à cause de l’alcoolémie. Il faut préciser que l'alcool était rare s'il n'était pas importé d'une manière ou d'une autre, ce qui rendait sa consommation tant exceptionnelle que dangereuse.

Enfin, outre l'arrivée des cargaisons qui alimentait l'économie locale, chaque naufrage offrait d'importantes opportunités économiques pour les villages. Le déplacement d'une cohorte d'officiels générait du commerce dans l'hôtellerie et la restauration. Le séjour des autorités rapportait de l'argent, le passage des populations aussi de manière détournée. La surveillance de l'épave était rémunérée, ainsi que son démantèlement, l'acheminement des marchandises, les goûteurs de vin, les tonneliers, les forgerons …

Les surplus collectés par les riverains sont échangés sur les marchés alentours, dans les auberges et parfois même beaucoup plus loin dans le pays. Les bénéfice de telles transactions ont considérablement amélioré les conditions de vie des habitants des côtes bretonnes.

Marché breton - Crédit Manuel Robbe

Né du mépris des autorités, de quelques récits de citadins impressionnables repris par le fantasme romantique, le mythe des naufrageurs et l'atroce réputation des populations côtières ont persisté jusqu'à aujourd'hui. S'ils peuvent alimenter les histoires qui font peur aux enfants, il est établi qu'il s'agit d'une légende sans fondement historique.

 

Bibliographie

Naufrageurs et contrebandiers des côtes bretonnes
Eric Rondel
Astoure
2007

Mers et Marins en France d'autrefois
Marie-Odile Mergnac
Archives Et Culture
2004

Pilleurs du Cap ! Le pillage d’épaves dans les paroisses du Cap-Sizun au 18e siècle
Paul Cornec
Éditions du Cap-Sizun
2001

Pilleurs d'épaves et sociétés littorales en France 1680 - 1830
Alain Cabantous
Éditions Fayard
1994

La très Ancienne Coutume de Bretagne
Marcel Planiol
Slatkine
1984

Du droit d’épave, bris et naufrage
Yves Pasquiou
Librairie Arthur Rousseau éditeurs
1896

 

Filmographie

Il était une fois 5
Pôle Images et réseaux de Lannion et Rennes
2011

Les naufrageurs
Charles Brabant
1958

Les Naufrageurs des mers du sud
Cecil B. DeMille
1942