Patrick Dils

Âgé de 16 ans, Patrick Dils est condamné en 1987 à la prison à perpétuité pour le meurtre de 2 jeunes garçons, Alexandre Beckrich et Cyril Beining survenu en 1986 à Montigny-lès-Metz. Le 24 avril 2002, il est acquitté après 15 années d’emprisonnement pendant lesquelles il n'a cessé de clamer son innocence. Récit d’une erreur judiciaire ahurissante.

Le 28 septembre 1986, Alexandre Beckrich et Cyril Beining, s'en vont faire un tour à vélo, vers 17h30, à une centaine de mètres de leur domicile, à Montigny-lès-Metz, une petite ville de la banlieue de Metz. Direction: la rue Venizélos, un endroit peu fréquenté qui longe une voie ferrée désaffectée. Le soir, ne les voyant pas rentrer, leurs parents s’inquiètent.

Patrick Dils

Les pompiers et la police sont alertés. Quelques minutes plus tard, leurs 2 bicyclettes sont retrouvées sur le talus puis leurs corps, inertes. Ils sont allongés sur le dos, massacrés à coups de pierre. L'un des gosses a la tête écrasée, enfoncée de 10 centimètres sous les pierres du ballast. Du sang a giclé jusque sur l'un des wagons.

 

Aucun indice

Le soir même, les policiers de l'antenne du SRPJ de Metz, sous la direction du juge Mireille Maubert, une jeune magistrate énergique, commencent leurs investigations. Mais face à tous les scenarii possibles, les indices manquent. Personne n'a rien entendu ce dimanche 28 septembre 1986, pas le moindre cri des enfants, assassinés pourtant avec une violence inouïe.Tout au plus l'expertise médico-légale a-t-elle révélé que les 2 enfants n'ont subi aucune violence sexuelle. On sait aussi qu'un jeune homme d'une trentaine d'années a été aperçu, ce dimanche, sur le lieu du crime, et qu'une voiture, une Fiat Panda, stationnait, toutes portes ouvertes, cet après-midi là.

Le 1er octobre, un jeune apprenti cuisinier de 16 ans, voisin du petit Alexandre, Patrick Dils, grand garçon roux à l'apparence fragile, claudiquant légèrement, est placé en garde à vue. Dils a l'habitude de se rendre du côté des bennes situées non loin de la rue Venizélos, où il se livre à son passe-temps favori: décoller les timbres des enveloppes jetées aux ordures. Fausse piste. Dils sera réentendu le 17 décembre, sans plus de succès.

Alexandre Beckrich et Cyril Beining

 

Au bout de 3 mois d'enquête, le vent semble tourner. Le 10 décembre 1986, les policiers entendent un suspect. C'est un manutentionnaire, âgé de 38 ans, Henri Leclaire, chargé de surveiller les bennes dans lesquelles sont jetés des papiers à recycler. L’homme est un maniaque. Même quand il est en repos, il vérifie que des gamins ne rôdent pas autour desdites bennes pour décharger le papier. Leclaire avoue le meurtre des enfants. Son récit est insoutenable, sauf que, vérifications faites, les enquêteurs n'ont aucune peine à conclure que les aveux de Leclaire ne sont que le fruit de son imagination. L'enquête repart de zéro. L'émoi grandit à Montigny-lès-Metz.

Nouveau rebondissement, le 12 février 1987. à l'occasion d'une enquête de routine, le service des mineurs de la PJ de Metz interpelle un nouveau suspect: c'est un manutentionnaire, lui aussi, âgé de 18 ans qui avoue le double meurtre. Nouvelles vérifications et nouvelle déception. La police a de nouveau affaire à un affabulateur.

 

Un coupable idéal

L'énigme de Montigny-lès-Metz sera-t-elle un jour résolue? On peut enfin le croire lorsque, à la mi-avril 1987, un couple se présente à la police judiciaire. Il confirme avoir aperçu Patrick Dils le jour du crime. Du coup, Dils est convoqué de nouveau chez l'inspecteur Varlet. C’est son troisième interrogatoire.

Et là, coup de théâtre: «J'ai menti dans mes précédentes déclarations», reconnaît d'emblée le jeune apprenti cuisinier. Détails à l'appui, il raconte son emploi du temps au cours de cette fin d'après-midi du 28 septembre 1986: «Vers 18h30, dit-il, après être revenu avec mes parents de notre maison de campagne, je me suis rendu à la poubelle située à proximité des établissements Mathieu et Bard située rue Venizélos. J'y ai déposé un sac d'ordures. J'en ai profité pour regarder si, au fond de la poubelle, ne traînaient pas quelques enveloppes usagées. Je souhaitais y décoller des timbres.» Il est environ 19 heures. Dils traverse la rue Venizélos: sur le talus, il aperçoit 2 enfants à vélo. Il reconnaît immédiatement Alexandre Beckrich, son petit voisin. Les 2 enfants se dirigent alors vers les wagons. Dils les rejoint.

Patrick Dils

Survient alors le drame: Dils avoue avoir tué les 2 enfants sans aucune raison précise. Il raconte qu’il les a tués avec une pierre. Il donne des détails. Abasourdi, l'inspecteur Varlet écoute. Dils enchaîne. Il explique qu'après son crime il avait hâte de rentrer chez lui. Quelques minutes plus tard, Patrick Dils passe à table en compagnie de ses parents, comme si de rien n'était. Dils affirme ignorer les raisons qui l’auraient poussé à assassiner les jeunes garçons. Il était selon lui dans un état second.

Ces aveux terribles sont réitérés devant la juge Maubert, puis à nouveau devant les psychiatres et les psychologues. On sait la difficulté du maniement des aveux dans une affaire judiciaire. Plus encore pour des personnalités adolescentes. Malgré ces précautions, pour la juge et les enquêteurs, la culpabilité de Dils ne fait pas de doute, ils tiennent leur coupable…

Lors de la reconstitution du crime, Dils mime les gestes employés pour abattre les enfants. Et surtout, élément capital, il prend les pierres une à une sans se tromper, et désigne celle qui a tué successivement Cyril et Alexandre.

La juge Maubert l'inculpe d'homicides volontaires et l'incarcère à la maison d'arrêt de Metz-Queuleu. 

 

Francis Heaulme s'invite dans l’affaire

Le 30 mai, alors qu'il est détenu depuis un mois, Dils revient sur ses aveux dans une lettre envoyée à son avocat. Il y affirme avoir avoué uniquement pour que les policiers le laissent tranquille. Ce revirement ne convainc pas la juge.

A l’issue de son procès, le 27 janvier 1989, Patrick Dils devient le plus jeune condamné à perpétuité de France.

Pendant près de 15 ans, Dils ne cesse de crier son innocence. Quant à ses avocats, ils ne cessent de dénoncer les incohérences du dossier. Comment, Dils, de faible constitution physique, aurait-il pu frapper si fort l'un des enfants au point d'enfoncer sa tête de 10 centimètres sous le ballast ? Comment aurait-il pu commettre le double meurtre situé, selon le médecin légiste, entre 17 et 18 heures, alors que, tous les témoins l'attestent, il n'est rentré de sa maison de campagne le dimanche 27 septembre 1986 qu'à 18h30? Enfin, est-il possible que les parents de Dils, le soir du crime, ne se soient pas aperçus que les vêtements de leur fils pouvaient être tachés de sang?

A ces interrogations s'ajoutent, toujours selon les avocats de Dils, un élément qui plaiderait en faveur de leur client: l'absence de mobile.

Les demandes de révision du procès sont rejetées à 2 reprises. Motif: aucun élément nouveau «de nature à douter de la culpabilité» du condamné n'existe.

En 2000, enfin, la commission accepte d'entamer le processus de révision. Cette fois un élément nouveau existe: la présence de Francis Heaulme sur les lieux du crime le dimanche 28 septembre 1986.

Patrick Dils rejugé

​​​​​​​

Cette présence de Heaulme est découverte par hasard en janvier 1992 par l'adjudant de gendarmerie Jean-François Abgral. A l'époque, ce dernier interroge Heaulme à la maison d'arrêt de Brest sur un autre dossier criminel. Or, spontanément, sans être sollicité d'aucune façon, Heaulme confirme sa présence à Montigny-lès-Metz. Et d'évoquer pêle-mêle un vélo, des voies de chemin de fer, des poubelles et des pierres jetées par des enfants sur les passants et les automobilistes. L'enquête révélera que c'était effectivement l'un des passe-temps favoris d'Alexandre et de Cyril. Troublant.

Le 30 juin 1994, un rapport de synthèse de la gendarmerie confirme qu'Heaulme à bien travaillé du 8 septembre au 8 octobre 1986 -date de son licenciement- à l'entreprise de maçonnerie C.T.B.E. située précisément à proximité du lieu du double crime. Encore troublant... même si Heaulme ne fait aucun aveu.

La chambre criminelle de la Cour de cassation ordonne, début avril 2001, que Dils soit rejugé. Les familles Beining et Beckrich sont effondrées. Une semaine durant, elles vont revivre la tragédie de ce dimanche d'automne 1986. Quant aux avocats de Dils, ils sont confiants. Mais, malgré la demande d’acquittement formulée par l’avocat général, Dils est de nouveau condamné à 25 ans de réclusion criminelle par la cour d’assises de Reims. Dils est abasourdi, ses avocats stupéfaits. Patrick Dils fait appel.

 

Au troisième jugement, l'acquittement

Grâce à la loi sur la présomption d’innocence votée le 15 juin 2000, Patrick Dils peut être jugé de nouveau. C’est un cas unique en France. Cette loi permet d’introduire un double degré de juridiction pour les affaires criminelles alors que jusqu’à présent un jury d’assises était souverain.

Le 8 avril 2002 s’ouvre donc un troisième procès devant la cour d’assises des mineurs du Rhône, à Lyon. Dils y apparaît avec un look nouveau, sans lunettes fumées, recoiffé, détendu. Pour la première fois, il parle des tourments endurés en prison: il a été battu, bafoué, violé même. Une nouvelle fois, il revient sur ses aveux. Au terme des débats, le 24 avril 2002, l’avocat général ne réclame ni peine ni condamnation à son encontre. Quelques heures plus tard, il sera acquitté. Une décision que n’accepteront jamais les parties civiles, convaincues de la culpabilité de Patrick Dils. Il touchera 1 million d’euros de dédommagements.

Francis Heaulme

​​​​​​​

En 2006, Francis Heaulme a été mis en examen pour le meurtre des 2 garçons. Mais faute de preuve, le juge d’instruction a rendu un non-lieu en faveur du tueur en série dans le double meurtre de 1986. Les enquêteurs n’ont plus de piste.

En juin 2008, La cour d'appel de Metz a ordonné un supplément d'information. La chambre de l'instruction a confié à l'un de ses juges le soin de reprendre l'information, 22 ans après les faits et 6 mois après le non-lieu rendu en faveur de Francis Heaulme. La cour ordonne ainsi que de nouveaux témoins soient entendus et qu'une nouvelle expertise médico-légale soit réalisée «sur pièces», sur la base des constatations initiales. L’affaire n’est toujours pas élucidée et les parents des enfants ne désespèrent pas de refaire juger Patrick Dils…

 

Patrick Dils en quelques dates

  • 1970: Naissance
  • 1986: Assassinat d’Alexandre Beckrich et Cyril Beining
  • 1987: Dils avoue le double meurtre
  • 1989: Condamnation à la prison à perpétuité
  • 1992: Découverte que Francis Heaulme était sur les lieux du crime
  • 2001: 2ièlme procès: condamnation à 25 ans de prison
  • 2002: Acquittement lors de son troisième procès

Bibliographie

  • Je voulais juste rentrer chez moi,
    Patrick Dils
    Éditions Michel Lafon, 2002
    ​​​​​​​
  • L'affaire Dils-Heaulme,
    Emmanuel Charlot
    Éditions Flammarion, 2008

Étiquettes: Dossier   Erreurs Judiciaires   Patrick Dils