Roger Marion

Lorsque son nom est prononcé, on ne sait pas tout de suite à quoi l’associer. Et puis suit celui d’Yvan Colonna, et tout s’éclaire. Si ce policier a fait une carrière plus qu’honorable et a porté de brillants résultats d’enquêtes, sa réputation reste pourtant constamment associée à toute l’affaire du meurtre du Préfet Erignac. Ses méthodes sont controversées, elles enfreignent même parfois l’éthique de sa profession ou sont complètement illégales. Roger Marion avait pourtant bien démarré, le voilà aujourd’hui portant l’étiquette du flic sans morale, trop sur de lui.

Roger Marion est né dans une famille modeste. Il sait très tôt ce qu'il veut faire et s'inscrit au concours d'officier de police judiciaire tout de suite après le bac. Il se démarque alors de son milieu social, beaucoup plus traditionnel. Alors que Roger Marion est en train de quitter le foyer familial, ses parents (cheminot et vendeuse de porcelaine) ne savent alors pas quel destin est réservé à leur fils.

Il est reçu à Bordeaux après le concours et se construit alors une carrière toute tracée. En 1976, il sort vice-major de l'Ecole des commissaires et obtient un poste de à Toulouse où il est nommé commissaire principal où il restera pendant 8 ans. Ses supérieurs ne tarissent alors pas d'éloge à son sujet: Marion est courageux et intuitif. 

Il enchaîne ensuite les responsabilités et monte en grade pour arriver à son domaine de prédilection: en 1990, il devient chef de la DNAT, la Division Nationale Anti-Terroriste et le restera jusqu'en 1999.

C'est au cours de cette période bien spécifique que le comportement de Roger Marion va soulever le débat et lui causer des torts jusqu'à ce qu'il soit condamné par le tribunal.

Le cas Roger Marion commence avec une première affaire en 1993, qui concerne les milieux islamistes. A l'époque, Marion arrête Moussa Kraouche et le déclare comme étant le chef d'un puissant réseau terroriste. La Justice croit le flic, le supposé terroriste est emprisonné. Ce n'est que 7 ans plus tard, après une enquête approfondie de l'enquête elle-même, que le juge d'instruction en charge de l'affaire décide d'un non lieu et annonce de surcroît «une construction de preuves pures et simples des services de police». Moussa Kraouche est relâché et les erreurs de Marion commencent.

En 1995, de nouveaux attentats sont perpétrés et c'est encore Marion qui est sur le coup. Il trouvera les coupables non sans toucher à l'éthique de son métier, puisqu'il fera l'objet d'une enquête interne de l'IGPNpour torture contre plusieurs suspects. 

 

L'affaire qui fait scandale

A l'époque de ses premiers mensonges de flics, Marion est encore peu connu. L'affaire se répand quelques temps dans les médias mais sa réputation n'est pas encore remise en jeu. Ce n'est qu'avec le scandale lié au terrorisme corse que les choses vont s'envenimer et devenir beaucoup plus complexes à discerner. Certains parlent à ce moment d'une véritable guerre interne au sein même de la police. C'est l'époque où l'on cherche à élucider l'assassinat du Préfet Erignac. Chacun y va alors de sa méthode pour coincer les coupables, quitte à faire entrer en compte ses relations personnelles avec les autres collègues de la police pour faire avancer ou reculer l'affaire. Bref, tout le monde veut résoudre l'enquête et est prêt à tout pour y arriver.

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Le préfet Erignac

Reprenons de plus près les différentes pistes suivies par Roger Marion lors de son enquête. La première est celle que l'on appelle «la piste agricole». Marion est persuadé que les assassins se trouvent parmi les paysans du coin. Il procède donc à plus de 340 interpellations qui mèneront à plus de 42 mises en examen, tout ça...pour rien. Marion s'est trompé, c'était une mauvaise voie. Ce n'est pas faute de ne pas avoir été prévenu par son collègue Démétrius Dragacci, à l'époque patron du SRPJ d'Ajaccio. Mais personne n'ose calmer Marion dans sa détermination et tout le monde fait ressortir ses différends.

Marion lâche enfin la piste agricole et décide d'aller voir du côté des intellectuels. Il arrête sous couvert de dénonciation anonyme, Jean Castela et Vincent Andriuzzi. Ceux-ci passent en procès et malgré leur défense, écopent de 30 ans en première instance. Ce ne sera qu'en appel qu'ils seront acquittés. On commence à se méfier du flic et l'enquête de l'enquête finit encore par découvrir des procès-verbaux maquillés et beaucoup de contradictions dans les rapports de Roger Marion.

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Yvan Colonna

Ce n'est qu'an et demi plus tard après la mort du Préfet Erignac, le 21 mai 1999, que les premiers vrais coupables sont enfin arrêtés. Ils sont 6: Ferrandi, Alessandri, Maranelli, Istria et leurs épouses. Au cours des interrogatoires on cherche le dernier, le septième: Yvan Colonna. En tout cas ses amis n'ont pas tenu longtemps avant de le dénoncer. A cette époque, Marion crie victoire mais le doute plane... Peut-on encore lui faire confiance après tant de dérives et de mensonges? 

Yvan Colonna est déjà en fuite et tout le monde veut lui courir après. Marion est entre temps nommé Préfet à la sécurité à Marseille. Il n'aura même pas la satisfaction finale de coffrer l'accusé: c'est Bernard Squarcini des RG qui remporte les honneurs. Marion en prend un coup.

Le procès Colonna a finalement bien lieu après 4 années de cavale mais le flic doit s'expliquer presque aussi longuement sur ses méthodes que l'accusé. C'était en novembre 2007. Le procès a duré un mois. Aujourd'hui Colonna est condamné a perpétuité mais il a fait appel. Il n'en reste pas moins que les autorités n'ont, pour les familles et les avocats, jamais apporté de preuves concluantes. 

 

Conflits internes

Un résumé rapide des histoires des conflits internes à la police durant «l'enquête corse», dont Marion semble être le centre névralgique, permet de comprendre pourquoi le processus a été si long. Roger Marion qui s'était fait conseiller la piste Ferrandi-Colonna aurait refusé de la suivre pendant plus de 6 mois à cause de son antipathie pour le Préfet Bonnet, source de l'information en question.

Dragacci, qui a contredit la piste agricole, s'est vu publiquement accusé par Marion  le 23 mai 1999, d'avoir facilité la fuite d'Yvan Colonna en prenant du retard sur les procédures après les coups de feu le jour de l'assassinat, en négligeant le lieu du crime mais aussi en prévenant le meurtrier présumé de l'arrivée des policiers au cours de l'enquête.

Lorsque Roger Marion a du s'expliquer sur ses méthodes, il a assuré un soutien fort entre les différents services de police mais dut reconnaître par exemple que les services généraux ne l'avait pas prévenu qu'ils allaient poser une balise sous la voiture d'Yvan Colonna. Il les accuse ainsi d'avoir freiné la collaboration dans l'enquête.

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Le livre de Roger Marion

La vérité arrive encore trop tard lorsque Marion avoue enfin au procès ne pas avoir été présent lorsque le nom d'Yvan Colonna a été prononcé par les 6 membres arrêtés. Prévenu par les autres enquêteurs que les aveux arrivaient, il était parti chercher un sandwich et une bière. Il écrit pourtant dans son livre paru quelques jours avant le début du procès de Colonna qu'il a lui-même recueilli les aveux des accusés.

Cet ouvrage lui permet d'ailleurs de justifier ses faits et gestes.

Finalement, depuis le début de sa carrière, les opinions sur Roger Marion ont toujours été controversées. A ses débuts à Marseille, il n'hésite pas à côtoyer les mafieux et s'attire les foudres des Renseignements Généraux et des magistrats. Dès lors, on critique ses procédures. Tout au long de sa vie il aura joué sur les limites des codes d'éthique de la police pour arriver à ses fins. Aujourd'hui il est étiqueté pour le procès Colonna et tout le reste a été oublié. La justification de ses actes et ses preuves n'ont pas suffit à convaincre de son authenticité. Le Président de la cour d'assises Dominique Coujard a déclaré au cours du procès: «On a l'impression un peu désagréable d'un dossier pénal ouvert et permanent qui sert à alimenter au fil des besoins, les enquêtes à venir.»

 

Roger Marion en quelques dates

  • 1976: Roger Marion sort vice-major de l’Ecole des commissaires.
  • 1978-1986: Il est commissaire principal à Toulouse et responsable de la division criminelle et de répression du banditisme au SRPJ de Marseille.
  • 1990: Il devient chef de la Division Nationale Anti-Terroriste (DNAT)
  • 6 février 1998: Le Préfet de Corse Claude Erignac est assassiné.
  • Roger Marion est chargé de diriger l'enquête.
  • 21 Mai 1999: 6 auteurs présumés sur 7 de l'assassinat du Préfet Erignac sont appréhendés par Marion.
  • 9 octobre 2002: Roger Marion quitte la police car il a été nommé Préfet à la sécurité et à la défense à Marseille.
  • 4 juillet 2003: Yvan Colonna est arrêté par Bernard Squarcini.
  • Juillet  2004: Marion est préfet délégué à la sécurité et à la défense à Lille
  • 23 mai 2006: Il est placé préfet hors cadre après la décision du Conseil des ministres.
  • 2006: Les journalistes du Point dénoncent les méthodes de Roger Marion dans l'ouvrage «Place Beauvau, la face cachée de la police».
  • Novembre 2007: Le procès Colonna s'ouvre et Marion s'explique sur son enquête pendant plus de 7 heures.
  • 14 Décembre 2007: Yvan Colonna est condamné à la prison à perpétuité. Il fait appel.

Bibliographie

  • Place Beauvau - La face cachée de la police
    Olivia RECASENS, Jean-Michel DECUGIS, Christophe LABBE
    Éditions Robert Laffont, 2006, (chapitre Le roi Roger)
     
  • On m’appelle Eagle 4
    ​​​​​​​Roger MARION (avec Francis Zamponi),
    Éditions Seuil, 2007.