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Francois Marcantoni

Quand on lui demande s'il n'a pas eu tendance à embellir sa vie pour la rendre plus fascinante, il répond: «Non. Je n'ai jamais menti. Sauf aux juges et aux policiers !».
François Marcantoni, 89 ans en 2009, a une solide carrière de truand derrière lui. Mais pas n'importe quel truand: «un voyou magnifique de l'ancienne époque», reconnaissent les policiers: celle du code d'honneur, de la promesse tenue et de l'engagement viril. De la gâchette facile aussi.

Bien que né à Alzi, en Corse, François Marcantoni, n'y retourne plus, préférant couler des jours paisibles entre Paris et Toulon, là où sont enterrés les siens. Il le dit d'ailleurs froidement: «C'est ici que je veux reposer à tout jamais, près d'eux et de la Méditerranée». En attendant, il est le dernier parrain Français, à la fois gros bras sans pitié et voyou au cœur tendre. Ami des plus grandes stars et des pires truands. Un aller-retour permanent entre 2 mondes qu'il affectionnait tant. Retour sur la vie d'un grand voyou, ami des stars et devenu star lui-même. Entre mythe et réalité.

«Monsieur François», comme l'appelaient les dames et ses camarades, a une gueule reconnaissable entre toutes: cassée et posée sur un corps impressionnant. Le gaillard approche les 1,85m et ne se départit jamais de sa gouaille de titi parisien... qu'il n'a jamais été. Cela ne lui a jamais empêché d'être le patron d'un cabaret parisien réputé des années 50: les Calanques où le tout show-biz d'alors se pressait. On y croisait aussi bien les starlettes d'après-guerre que les futurs premiers rôles de la chanson, du cinéma. Et de la pègre. Il avait d'ailleurs «monté» cette affaire avec le frère de Tino Rossi. Déjà le vedettariat. De là sont nées des amitiés fortes avec les célébrités les plus marquantes de l'après-guerre. 

François Marcantoni a ainsi eu 2 vies, 2 identités, 2 emplois du temps: braqueur de banque le jour et commerçant au dessus de tout soupçon la nuit. A partir des années 50, il a été l'ami des plus grands noms du cinéma, du théâtre et du  cabaret: Fernandel, Jean Gabin, Jean-Paul Belmondo, Pierre Brasseur, Michel Simon... 
 

Résistant torturé par la Gestapo

Son histoire commence alors qu'il n'a que 22 ans et découvre la prison pour la première fois. Nous sommes en 1942 et le jeune François s'est engagé dans la résistance à Toulon. C'est là que, quelques années auparavant, il a réussi un concours d'entrée à l'arsenal de la ville, destiné à mener une existence ordinaire d'ouvrier. Mais la guerre éclate et il faut choisir son camp. «Marcan'» choisira le sien: la Résistance.

Monsieur François

Après avoir organisé des actions coups de poing contre l'occupant allemand, à Lyon et à Paris (dynamitage de trains), il est capturé, incarcéré et torturé par la Gestapo. La légende dit qu'il n'a jamais rien lâché sur ses compagnons de route du maquis.

En 1945, la guerre cesse enfin et la capitulation allemande provoque une refonte totale du système français. Il y a tout à refaire, tout à reconstruire. Les commerces sont vides. De nouveaux marchés s'ouvrent... que le crime saura flairer. Parmi eux, cabarets, bars et scènes de music-hall deviennent les lieux de rendez-vous incontournables du beau monde.

Dans les années 50, la vente d'alcools forts bat tous les records. Après 5 années de pénurie, les Français veulent s'amuser. Marcantoni et ses camardes vont les y aider.
 

Un homme de coups

Mais même si François Marcantoni a toujours eu un faible pour les paillettes et le champagne, il n'a jamais été dupe et a toujours su comprendre l'intérêt qu'il pouvait tirer de ces fréquentations mondaines. Il a été de toutes les époques qui ont «fait» le show-business: des années 60 où il a été présenté à Ava Gardner aux années 90 où ses liens avec Jean-Paul Belmondo restent indéfectibles.

Strass et voyous

Ses souvenirs, il les raconte mieux que personne dans des livres qui ont été tirés en plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Le souvenir le plus incongru reste la fois où, dans un bar de la rue Notre Dame de Lorette où il officiait, François Marcantoni voit débarquer, armé d'une douzaine de gorilles, Franck Sinatra. La star américaine savait qu'elle pouvait jouer là tranquillement au poker jusqu'au petit matin et boire son scotch préféré jusqu'à l'aube.

Dès lors, chaque fois que l'idole passait à Paris, elle faisait un détour, après ses galas, dans le bar de Marcantoni. «Les gens ne sont pas dans la vie ce qu'ils sont à la scène», raconte-t-il. «Par exemple, quand j'ai connu Ava Gardner, elle était devenue dépressive après sa séparation d'avec Luis Dominguin, le célèbre torero. J'ai tenu la main de la femme la plus belle du monde mais elle n'arrêtait pas de picoler, passant de la sangria au Gin. J'étais un peu choqué, surtout peiné».
 

Les stars de la télé malmenées

Par la suite, Marcantoni changea plusieurs fois d'adresse. Sa plus fameuse restera le Royal Monceau qui lui servit de quartier général pendant des années. «Un jour, un de mes amis me contacte et me dit qu'une équipe Corse est allée trouver Guy Lux pour le racketter. Il voulait savoir qui était à l'origine de ce coup. Après quelques coups de téléphone, j'ai facilement obtenu les noms. Et par une de mes relations, je fis passer le message qu'on ne s'avise plus d'emmerder Guy Lux. Il sut me remercier en gentleman», raconte Marcantoni dans l'un de ses ouvrages à succès.

Un homme d'honneur

Autre frayeur pour une autre star du petit écran, dans les années 80 cette fois: Patrick Sabatier. L'animateur était confortablement installé aux manettes des prime-time de TF1, en fin de semaine, et faisait la pluie et le beau temps sur la programmation des artistes de variété qui seraient invités sur son plateau. A ce moment-là, Marcantoni faisait office d'impresario et agent d'un jeune chanteur: Gérard Vincent. Il fallait absolument passer chez Sabatier pour espérer un jour briller. Mais l'animateur ne l'entendait pas de cette oreille. Premier refus. Puis un 2ème. Fâché, Marcantoni ne retint pas son jeune poulain lorsque celui-ci se rendit à RTL tôt le matin, où travaillait Patrick Sabatier, afin de lui demander des comptes. Et le disque de Vincent tourna sur l'antenne, comme par enchantement…

Mais la légende Marcantoni est bien antérieure aux années 80.
 

Markovic, Delon et le coupable idéal

L'homme apparaît réellement dans la presse à la fin de l'année 1968, lors de l'assassinat d'un certain Stevan Markovic, garde du corps personnel d'Alain Delon, retrouvé mort à Élancourt dans les Yvelines.

Le fait divers vire rapidement à l'affaire d'Etat lorsque ce meurtre non élucidé devient la toile de fond d'un autre scandale: une machination politique lancée contre Georges Pompidou, alors 1er ministre, pour lui couper la route de l'Elysée. L'affaire Markovic connut alors un rebondissement très politique avec des rumeurs insistantes attribuant au couple Pompidou la fréquentation de lieux interlopes où se mêlaient mannequins, échangistes et partouzeurs. Il fallut des mois à Mr et Mme Pompidou pour parvenir à démonter ces vulgaires rumeurs que rien n'est venu étayer. Mais le mal était fait et le couple en restera marqué à jamais. 

Ici Paris

Pour la justice, après une enquête plus ou moins bâclée, le coupable du meurtre de Markovic était François Marcantoni, compte tenu du lieu de domicile du suspect: non loin de là où le corps du pauvre homme a été retrouvé. Et Marcantoni ne connaissait-il pas, lui aussi, Alain Delon, employeur de la victime? Il n'en fallut pas plus pour condamner Marcantoni qui passa, malgré ses dénégations répétées, 11 mois en prison avant d'être libéré en décembre 1969. Il n'obtiendra un non lieu qu'en 1976, soit 8 ans après les faits.

Celui qui apparaissait comme le coupable idéal nie toujours aujourd'hui les faits. «Non, je ne l'ai pas tué et j'avais donné au juge en charge de l'affaire le nom de celui que je soupçonnais, un Corse qui se faisait appeler François dont les amis avaient un litige avec un clan de Yougoslaves à propos de cocaïne. Markovic appartenait à ce clan», explique le papy voyou lors d'une interview. Malheureusement pour lui, Stevan Markovic avait adressé une lettre à son propre frère, peu avant sa mort, indiquant: «Si je suis assassiné, ce sera la faute de Delon et Marcantoni». Suffisant pour accuser Marcantoni? Assurément pas. Mais le non lieu sera long à venir. «A l'époque, Pompidou avait dit à mon avocat: si Marcantoni avait été un salaud, je n'aurais pas été Président de la République. Il avait promis de me renvoyer l’ascenseur. Mais rien ne s'est passé».
 

Du sang sur les mains ?

Malgré l'Affaire, l'amitié entre Delon et Marcantoni ne s'est jamais démentie: «Il me téléphone souvent. On déjeune ensemble. La Villa Corse, à Paris, est notre cantine. Dans le temps, j'étais parfois son confident. Vous savez, Romy (Schneider) a pleuré sur mes genoux. Elle était malheureuse quand Alain a commencé son idylle avec une autre».

Un jour, bluffé par sa vie, Claude Berry avait envisagé de porter à l'écran l'histoire de François Marcantoni. Scénario idéal pour le cinéma. Marcantoni avait donné son accord mais Berry est mort avant que le projet ne se concrétise. «Mais qu'aurait dit Delon si on avait reparlé de l'affaire Markovic?, s'interroge-t-il , j'ai toujours trainé cette affaire comme un boulet mais j'avais dit à Berry: Signons le contrat et Alain, j'en fais mon affaire. J'avais raison: il m'avait donné son feu vert».

Et lorsqu'un journaliste lui demande s'il a du sang sur les mains, Marcantoni a la réponse:

«Seulement quand je me coupe. Plus sérieusement, seulement du sang allemand. J'ai participé au sabordage de la flotte française immobilisée à Toulon. A Lyon, sous la période de Barbie, j'ai transporté du matériel explosif pour faire sauter des trains. J'étais mort de trouille. Après ça, on n'a plus peur de rien».

Pour Marcantoni, le plus gros coup de sa carrière reste une banque, située, rue d'Anjou, où 30 millions de francs avaient été dérobés en une seule fois dans les années 60. Combien d'autres braquages non élucidés, et sans violence, pourrait-ton lui attribuer? Le patriarche, aujourd'hui écrivain, n'en dira rien. «Gang des tractions avant, gang des blouses grises, braqueur de banques en série: Marcantoni a été fiché très tôt au grand banditisme», racontent les flics du Quai des Orfèvres. Pourtant, de nombreux faits qui lui ont été imputés restent toujours indémontrables. Durant sa vie, François Marcantoni a frayé avec les voyous les plus craints de son siècle: Tany Zampa, Francis Le belge, Ange Salicetti, Emile Buisson, Pierrot le fou, Jo Attia, les Guérini. Il s'est toujours sorti miraculeusement de toutes les haines et les jalousies du Milieu. Il en parle dans ses livres mieux que quiconque.  

Les années, 60, 70 et 80 étaient les 30 glorieuses du crime et du business noir: braquages, proxénétisme, détournements d'argent, racket et surtout cercles de jeux illégaux. Pour autant, il est impossible encore aujourd'hui de savoir, à quel degré, François Marcantoni y a participé.  
 

Compagnon de cellule de Bob Denard et du préfet Bonnet !

En politique, ses sympathies n'ont jamais été ni d'un côté, ni de l'autre mais il a, un temps, appartenu, selon certains témoins, au sinistre Service d'action civique, destiné au départ à protéger le Général de Gaulle. Après sa mort, le SAC est devenu un redoutable instrument d'intimidation et de coups bas politiques.

Marcantoni a également assuré le service d'ordre de Robert Hersant, étiqueté RPR, lors d'une campagne en région parisienne. Enfin, Corse de sang, il est le cousin d'un certain Jean-Charles Marchiani, ex agent secret Français, ex préfet de la République et récemment condamné dans une affaire de pots de vins.

Marcantoni par Eric Menneteau

Dans les années 80, Marcantoni s'improvisa vendeur de tableaux mais la provenance des œuvres a rapidement été sujette à caution et les policiers Français se sont de nouveau intéressés à lui. Certains tableaux, mis à la vente, étaient tout simplement volés. Soupçonné d'être au centre du trafic, «Marcan» a été incarcéré à la prison de la santé. Ses compagnons d'infortune s'appelaient alors Bob Denard, le mercenaire, et le préfet Bernard Bonnet, tombé pour un incendie volontaire de paillote corse. A sa sortie, l'octogénaire a laissé tomber la vente de peinture pour l'écriture, activité moins exposée et plus gratifiante.

Récemment, il a été hospitalisé d'urgence à Paris. Ses proches ont obtenu illico une chambre au Val de Grâce, là où sont soignés les présidents de la République et les stars du show-bizz. Il y a subi 2 lourdes opérations chirurgicales et a du cesser de fumer le cigare. Sacrilège!

Interrogé sur sa mort, il répond: «Je n'aurai pas de confessions à faire. J'ai tout dit. Je demanderai pardon à Dieu et je mourrai la conscience tranquille». Qui sera là pour ses obsèques? Le vieux briscard ne se fait guère d'illusions: «Pas beaucoup de stars en tout cas, car beaucoup sont mortes. Certains amis ont la mémoire courte et la reconnaissance sélective».

Disant vivre de sa pension d'invalidité de guerre et de sa retraite de l'arsenal de Toulon. Le dernier parrain français se partage entre le sud et Paris. En tout anonymat. Il s'éteint à 90 ans, le 17 août 2010 à Paris.
 

François Marcantoni en quelques dates

  • 28 mai 1920 : Naissance à Alzi (Corse).
  • 1942 : Engagé dans la Résistance à Toulon
  • 1959 : Fiché au grand banditisme.
  • 1968 : Impliqué dans l'assassinat de Stefan Markovic, garde du corps d'Alain Delon.
  • Décembre 1969 : Après 11 mois en prison il est libéré sous contrôle judiciaire
  • 1976 : Bénéficie d'un non-lieu et publie son premier livre sur l'affaire, La Conjuration (Orban éditions).
  • 1994 : Incarcéré à la prison de la Santé, soupçonné de vendre des tableaux volés
  • 2009 : Sortie de Strass et voyous
  • 17 août 2010 : Mort à Paris
     

Bibliographie

La conjuration 
François Marcantoni
Éditions O. Orban, 1976
 
Mais qui a tué Markovic ?
François Marcantoni
Éditions P. M. Favre, 1985
 
Un homme d'honneur (De la Résistance au milieu), 
François Marcantoni
Éditions Balland, 2001
 
Monsieur François (Le milieu et moi de A à Z), 
François Marcantoni
Éditions le cherche-midi, 2006
 
Une Sale Affaire: Markovic, Marcantoni, Delon, Pompidou et les autres...
Jean-Pax Méfret
Éditions Pygmalion, 2006
 
Strass et Voyous
François Marcantoni
Éditions Les Portes du Soleil, 2009
 


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