Dashiel Hammett

Père du roman noir américain, Dashiell Hammett a pourtant peu écrit. Reconnu par ses pairs, il a influencé des auteurs comme Ernest Hemingway, Raymond Chandler ou encore Georges Simenon. Connu du grand public pour l’adaptation de son Faucon Maltais magistralement interprété par Humphey Bogart, il est aussi un écrivain de conviction. Homme à femmes alcoolique et bagarreur, anti-fasciste et patriote, il défiera le sénateur Mc Carthy en refusant de dénoncer ses amis.

Samuel Hammett nait le 27 mai 1894 dans la ferme familiale du Maryland. Sa mère, Anne Bond Dashiell est issue d’une vieille famille d’aristocrates français, les «de Chiel», qui ont transformé leur patronyme en «Dashiell». Elle est infirmière de formation mais consacre son temps à l’éducation de ses 3 enfants. Son père, Richard Hammett, fermier, tente une carrière politique et y laisse toutes ses plumes. La famille, ruinée, déménage à Philadelphie, puis Baltimore.
A 13 ans, le petit Samuel doit quitter l’école pour subvenir aux besoins de la famille et enchaîne les petits boulots jusqu’en 1915.

A 21 ans, il est engagé par l’agence de détectives privés et de sécurité Pinkerton. Cette expérience marquera au fer rouge la personnalité de Samuel Hammett: il y puisera l’inspiration de ses romans et le fondement de ses convictions politiques.
En effet, les Pinkertons (nom donné aux quelques 10.000 employés de l’entreprise) ne sont pas simplement enquêteurs, ils sont aussi agents de sécurité pour les politiques ou le patronat. En pleine révolution industrielle, ils sont infiltrés parmi les ouvriers afin de briser les grèves et ce, quels que soient les moyens utilisés. Meurtres, provocations, lynchages, au service des puissants….
Eté 1917, Butte, dans le Montana. Les mineurs de l’Anaconda Copper Company (mines de charbon) sont en grève. Frank Little, le leader syndical, a pris la tête du mouvement et donne du fil à retordre à ses employeurs. Les Pinkertons sont sollicités pour le faire «céder». Le moyen est radical: ils le font proprement lyncher. Hammett, écœuré, démissionne pour s’engager dans l’armée.

Sergent dans un corps d’ambulancier,  il contracte très rapidement grippe espagnole puis la tuberculose: il passera la guerre dans un lit de l’hôpital Cushman dans l’Etat de Washington… Son année dans l’US Army lui permet de faire la connaissance d’une infirmière, Josephine Dolan qu’il épouse.

 

De l'Intercontinental Op à Sam Spade

De retour à la vie civile, il doit désormais  subvenir aux besoins de sa famille: il reprend le chemin de Pinkerton jusqu’en 1921. Mais sa santé est devenue fragile et n’est pas compatible avec les exigences du métier. Il démissionne à nouveau, et se met à écrire. Il rédige des messages publicitaires pour une bijouterie de San Francisco et commence à coucher sur le papier de petites histoires policières. Il crée un personnage sans nom, employé par le bureau de San Francisco de l’Agence Continentale de Détectives. Il est publié pour la première fois sous le pseudonyme de Peter Collinson le 1er octobre 1923 par le très populaire magazine Black Mask. En 1924 parait son premier roman: Le grand braquage.

Le couple a 2 enfants: Mary-Jane (1921) et Joséphine (1926). Mais à la naissance de la seconde, les services sanitaires estiment que la maladie de leur père constitue un danger: Josephine déménage avec ses filles à San Francisco, son mari ne leur rendant visite que le week-end. Le mariage n’y résiste pas.

Hammett se met à boire mais continue à écrire pour le Black Mask dont il devient l’un des auteurs fétiche. Son style épuré, son utilisation du langage de la rue, sa connaissance du sujet, lui permettent de rencontrer son public auprès du très populaire lectorat des «pulp» magazines. Il affine son personnage qu’il nomme «Le Continental Op», premier détective crédible de la fiction américaine.  Malgré la violence de ce qu’il vit, Op demeure flegmatique, distant. Ce privé au sang froid, devient un héros récurrent dans le magazine, puis le personnage de ses 2 premiers romans publiés en 1929: Moisson rouge et Sang Maudit.

[]
Moisson rouge

Cette année-là, il abandonne le Continental Op pour se consacrer à un nouveau privé encore plus proche de ce qu’il est: Sam Spade. Il le baptise d’ailleurs de son prénom «Samuel».  Première apparition dans le Black Mask en Septembre 1929 puis Spade devient le héros du Faucon de Malte en 1930. Le roman noir prend son envol. La vision sans concession d’une société corrompue par la mafia, la guerre des gangs et les scandales politiques avec un héros qui vit au rythme de l’alcool, la séduction et les meurtres: tout y est! Hammett crée sans le savoir un courant littéraire, celui des «hard-boiled» (les durs à cuire).
Baptisé roman noir en France ce courant rassemble les romans policiers qui peignent une société cynique et corrompue, voire mafieuse, où violence et insécurité règnent en maîtres. Cette vision délibérément noire de la société tend à dénoncer un monde sans pitié, profondément inégal, régit par le pouvoir et l’argent.

[]
Le Faucon de Malte

Côté vie privée, de 1929 à 1930, il vit une histoire d’amour avec une auteure de nouvelles, Nell Martin, à qui il dédicace La clé de verre (1931). Mais c’est en 1931 qu’il refait véritablement sa vie avec Lilian Hellman, histoire portée à l’écran par Jason Robards en 1977 dans Julia avec Jane Fonda.

L’Introuvable (1934), annonce la fin de l’inspiration. Hammett n’écrira plus de romans, mais devient scénariste de la BD Agent Secret X-9.  Il se consacre alors essentiellement à la politique. Il aura écrit 5 romans en 6 ans. 

 

Du roman au scénario

Les années 30 voient arriver le cinéma parlant: c’est la révolution à Hollywood! Il faut changer les acteurs dont les voix ne passent pas à l’écran, écrire des dialogues, bref, embaucher… Or le style épuré de Hammett correspond parfaitement au genre. Il est recruté comme scénariste ce qui lui permet d’adapter ses romans au cinéma tout en continuant à écrire.
En 1930, Roadhouse Nights, tiré de Moisson rouge est réalisé par Hobert Henley et produit par la Paramount.
En 1931, Le Faucon Maltais est adapté une première fois par Roy des Ruth, puis en 1936 sous le nom de Satan Met a Lady, par William Dierterle avec Bette Davis comme tête d’affiche.

[]
The Thin Man

En 1934, The Thin Man, adaptation de l’Introuvable avec Mirna Loy et William Powell est un grand succès. Le film prend le parti d’accentuer le burlesque ou le comique des situations et de gommer le côté noir du roman, même si les cadavres sont nombreux… Le couple héros est facétieux et  noceur, voire alcoolique, mais avec élégance et humour. Le public raffole de l’abattage des 2 acteurs. Ils tournent une suite: After the Thin Man…

Mais c’est l’adaptation en 1941 de John Houston, avec Humphrey Bogart, qui restera dans l’histoire du 7ème art et dans les mémoires. Houston choisit George Raft pour le rôle titre, mais celui-ci décline l’offre, ne souhaitant pas travailler avec un réalisateur débutant. Humphrey Bogart, un acteur moins connu qui sévit surtout au théâtre, est immédiatement séduit par ce personnage de détective aux relents d’anti-héros. A 42 ans il devient «Le» privé du film noir. Le film est plébiscité par la critique et le public. Nommé dans 3 catégories aux oscars, Le Faucon maltais est, en 2005, classé 14ème au palmarès des 100 meilleurs films du siècle par l’Institut du film américain.

Romans, films: Dashiell est désormais connu et reconnu. 

[]
Le Faucon Maltais

 

D'Hollywood à la prison

Anti-fasciste déclaré, il rejoint le parti communiste en 1937 et s’engage, à l’image d’Hemingway, au côté des Républicains pendant la guerre d’Espagne.

Il n’écrit plus, boit beaucoup, court les femmes, mais reste présent pour Lillian qui est au top de son art: elle enchaîne les scénarios et écrit des pièces de théâtre.  Le couple est libre, Lillian voyage, a des aventures. En tant que membre de la Ligue des écrivains américains, il soutient le comité «Laissez l’Amérique hors de la guerre» en janvier 1940.

Il s’engage en 1942 alors qu’il est exempté (il est vétéran de la 1ère guerre mondiale). Il passera 3 ans dans les îles Aléoutiennes, dans le nord de l’océan pacifique au large de l’Alaska comme éditeur d’un journal des armées. Il en ressortira atteint d’emphysème.

[]
Dashiell Hammett

A son retour, il reprend ses activités politiques. Il est élu Président du congrès de droits civiques de New York le 5 juin 1946 et y consacre la majorité de son temps. L’organisation est dans le collimateur du gouvernement et considérée comme subversive.
Écœuré par les arrestations arbitraires et le peu de moyens à disposition des victimes du Mc Carthisme, Dashiell  crée, au sein du congrès, un fond de soutien aux prisonniers politiques. Il a la charge exclusive de sa gestion avec  2 autres activistes: Robert W. Dunn et Frederick Vanderbilt Field. L’objectif est de payer la caution des individus arrêtés pour leurs convictions ou leur couleur de peau…

Le 4 Novembre 1949, le comité se met au cœur d’une polémique: il verse une caution de 260.000$ pour libérer 11 prisonniers, victimes de la chasse aux sorcières. Convoqués au tribunal, 4 d’entre eux ne se présentent pas. Hammett, Président du comité qui s’est porté caution, doit rendre des comptes à Irving Saypol, procureur du district sud de New York. Ce dernier est, d’après le Times, «le chef de file officiel des chasseurs de communistes». Mais Hammett refuse de coopérer avec le gouvernement qui exige la liste des contributeurs au fond de soutien. Il s’évertue à invoquer le 5ème amendement,  refusant de reconnaitre sa signature sur les documents du comité. «Je refuse de répondre, cela pourrait me porter préjudice».  Il est jugé coupable d’outrage à la Court et condamné à 6 mois de prison, il en fera 5.

De 1946 à 1956, il enseigne à la Jefferson School of Social Science.
Blacklisté, le gouvernement ne le lâche pas: le fisc lui réclame 140.000$ d’arriérés d’impôts et lui confisque ses revenus, ses livres sont retirés des bibliothèques, les adaptations de ses œuvres sont suspendues…

Le 26 mars 1953, il est de nouveau convoqué par le Congrès: il témoigne de ses activités, mais refuse de dénoncer qui que ce soit. Car Dashiell ressemble à ses héros, il est buveur, bagarreur et cavaleur, mais il a son code d’honneur, il ne trahit pas ceux qui lui ont fait confiance.

Après avoir été entendu à 3 reprises et condamné une fois, un livre intitulé Interrogatoires sera tiré des comptes-rendus de ses comparutions.

Il boit toujours copieusement et sa santé est mauvaise. Il fait une attaque en 1955 puis meurt à 67 ans sans le sou le 10 Janvier 1961 d’un cancer des poumons diagnostiqué 2 mois plus tôt.

 

Le style Hammett

​​​​La véritable révolution provoquée par ses romans est due à l’extrême réalisme de ceux-ci.

Dashiell Hammett puise toute son inspiration dans son vécu: «Tous mes personnages sont inspirés par des gens que j’ai personnellement directement ou indirectement connus». Avec son expérience chez Pinkerton, les situations qu’il relate, les lieux,  les personnages, lui sont familiers. Il les dépeint donc avec la fidélité que la mémoire lui dicte et chaque personnage agit comme il agirait dans la vie réelle. Les situations sont toujours vraisemblables.

[]
Dashiell Hammett par sa fille

Selon les spécialistes de l’écrivain, la langue de Hammett est très moderne pour l'époque: ses phrases courtes et son style épuré ont inspiré de nombreux auteurs, comme Hemingway. Il allie un certain classicisme en n’utilisant ni argot ni jurons, avec un tempo résolument nouveau et l’utilisation du langage de la rue…  Sa fille Jo Hammett dira de son père qu’il était très attentif à utiliser le mot propre. Par cette précision de la langue, Hammett donne une voix singulière à chacun de ses personnages, illustrant ses origines sociales, son milieu, son statut dans la société américaine des années 30.

Et puis il y a ce fameux tempo, certains le penseront inspiré par le jazz. Les dialogues sont rythmés et économes, jamais un mot de trop. C’est avec Hammett que le véritable langage de la rue entre dans le récit policier. Chandler dira: «Hammett a sorti le crime de son vase vénitien et l’a flanqué dans le ruisseau». Enfin, Dashiell  avance par touches successives, ses descriptions donnent le temps au lecteur de se construire une première image, puis petit à petit, Hammett précise son tableau. Dans la violence aussi, Hammett se révèle un maître du tempo: il va à l'essentiel avec une économie de moyens. Sa grande force, c'est la stricte adhérence à un principe: jamais de voyeurisme, jamais de complaisance dans la description de scènes violentes.

Une autre particularité des romans de Hammett est le point de vue qu’il choisit. En effet, sa narration objective dite "behavioriste"  est parfaitement maîtrisée. Aussi effroyable soit-elle, la scène se limite aux faits, comme le ferait une caméra. Pas de psychologie, pas de sensiblerie, pas de circonstances atténuantes. Hammett va à l’essentiel, ne se noie pas dans les détails, mais choisit celui qui frappe.  Personnages, lieux, scènes, tout est décrit sans chichis, sans sentiments. La réalité en devient particulièrement violente puisqu’elle semble vécue et surgit, sans prévenir du coin de la rue.  A l'arrivée, on obtient un texte très visuel, presque cinématographique.

Avec son style avant-gardiste, Dashiell Hammett est incontestablement le créateur du roman noir. Il sera suivi, dans ce courant littéraire par James Cain (Le Facteur sonne toujours 2 fois), Horace Mc Coy (On achève bien les chevaux), Albert Simonin (Touchez pas au grisbi), Léo Malet et, plus récemment, Jean-Patrick Manchette.
Admiré par ses pairs, Chandler dira de lui: «Le roman policier n’a connu qu’un seul grand écrivain: Dashiell Hammett.»

 

Bibliographie et filmographie

Bibliographie

  • 1924 : Le grand braquage
    Ed Gallimard 2004
     
  • 1929 : La moisson rouge
    Ed Gallimard 1999
     
  • 1929 : Sang maudit
    Ed Gallimard 2001
     
  • 1930 : Le faucon de Malte
    Ed Gallimard 1999
     
  • 1931 : La clé de verre
    Ed Gallimard 1998
     
  • 1934 : L’Introuvable
    Ed Gallimard 2005
     
  • 1934 : Agent secret X-9
     
  • Interrogatoires 
    Ed Allia 2009

Filmographie 

  • 1930 : Roadhouse Night
    Réal Hobert Henley
     
  • 1931 : Le Faucon maltais
    Réal. Roy des Ruth
    ​​​​​​​
  • 1936 : Satan met a Lady
    Réal. William Dieterle avec Bette Davis
    ​​​​​​​
  • 1941 : Le Faucon maltais
    réal John Houston avec Humphrey Bogard
    ​​​​​​​
  • 1931 : La Faucon Maltais
    Réal par William Dierterle
    ​​​​​​​
  • 1941 Le Faucon maltais
    Réal John Houston
    ​​​​​​​
  • L’introuvable
    ​​​​​​​Réal Woodbridge S. Van Dyke