Le Whodunit

Genre fondateur de l’âge d’or du polar, le Whodunit est une forme de roman policier où l’intrigue vise à découvrir l’identité du coupable. Le terme vient de l’anglais «who done it» ce qui signifie littéralement «qui l’a fait». L’intérêt est que lecteur et enquêteur avancent avec les mêmes indices, ce qui laisse au premier une chance de deviner la vérité avant le second. Très british a début, le Whodunit a traversé l’océan pour connaître un grand succès aux Etats-Unis, et d’Agatha Christie à Dashiell Hammett, le Whodunit n’en finit pas de passionner les mateurs de suspens.

Les Whodunit empruntent le schéma de pensée classique qui vise à découvrir l’auteur d’un crime à partir des différents indices que révèle l’enquête. Le décor parfait pour une énigme ainsi structurée est une pièce fermée, puisque le lecteur connaît dès le départ tous les personnages présents dont un est forcément l’assassin. L’intérêt des romans type Whodunit réside dans la compétition qui s’engage entre le narrateur et le lecteur, ce dernier tenant à tout prix à deviner l’identité du coupable avant qu’elle ne soit dévoilée. Forme complexe de l’intrigue policière, le Whodunit est une spécialité anglo-saxonne, qui connaît son apogée entre les années 20 et les années 40. Le narrateur qui est souvent l’enquêteur principal est un amateur éclairé auquel le lecteur peut facilement s’identifier. La plupart des grands auteurs de Whodunit sont anglais, mais certains américains se sont essayés à l’exercice soit en copiant le style anglais soit en faisant évoluer ce type de roman vers un style plus cru, laissant de côté la sphère bourgeoise britannique et l’ambiance Cluedo dans un cottage pour aller vers des personnages moins classieux, plus réalistes, qui évoluent dans des décors moins séduisants.

Les grands noms anglais sont Agatha Christie, Dorothy Leigh Sayers, Nicholas Blake, Michael Innes entre autres, on peut citer chez les américains Ellery Queen, John Dickson Carr ou Clayton Rawson. Ceux de l’école des Hard-boiled, comprenez les durs à cuire, qui emmènent le Whodunit dans un cadre moins conventionnel, sont Dashiell Hammett, Mickey Spillane ou encore Raymond Chandler.

L’un des éléments fondateurs du Whodunit est l’humour. Conçu à l’origine par des anglais pour des anglais, le Whodunit utilise le flegme britannique pour donner une légèreté inattendue à l’histoire de la résolution d’un crime sordide. Le ton est donné par l’humour du narrateur, qui brille soit par sa maladresse, soit par son ironie à toute épreuve. Le Watson de Conan Doyle et la sulfureuse Saz Matinde Stella Duffy en sont des exemples concrets.

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Agatha Christie - DR

Enfin le Whodunit est largement féminin, tant côté lectorat qu’auteur. La grande période de l’entre-deux-guerres a vu le roman policier changer de catégorie, être édité dans de plus prestigieuses collections, accéder à un statut plus reconnu. Grâce à ce rehaussement du genre, il est devenu plus admissible que les femmes écrivent et lisent des polars. Agatha Christie en est une illustration parfaite, elle a appris à maîtriser parfaitement l’art du Whodunit sur lequel elle a bâti sa carrière. Son détective Hercule Poirot ne fonctionne qu’avec l’esprit de déduction hors norme dont l’auteur l’a doté. Sa logique implacable lui permettrait presque de résoudre une affaire de meurtre sans bouger de son fauteuil. Si lui y arrive, pourquoi pas le lecteur? Christie invite son public très ouvertement à plonger dans l’énigme, à défier Poirot à qui elle confère même un petit côté prétentieux et agaçant qui pousse à vouloir trouver la solution avant lui.

 

Le Whodunit historique

Sous catégorie du Whodunit et du roman historique, le Whodunit historique peine à trouver une définition exacte mais retient comme élément fondateur la résolution d’un crime dans un contexte historique révolu. On ne sait pas aujourd’hui définir avec précision le degré d’ancienneté qui doit être attribué au contexte ni celui de pertinence qui doit régir les faits mais il existe bel et bien un style de livre à la croisée du récit historique et du roman policier.

Et ce style passionne, car non seulement il utilise les ressorts traditionnels de l’intrigue policière mais il donne également un grand nombre d’informations et de détails sur d’anciens styles de vie. L’un des chefs d’œuvre du genre est Le Nom de la rose d’Umberto Eco, paru en 1980. La spécificité d’Eco est qu’il utilise le procédé du Whodunit pour découvrir l’identité de l’assassin mais il fait la part belle à la présence du lecteur en ce sens qu’il l’inclut à ses dépens dans la recherche du coupable et le manipule tout au long du roman. L’idée d’Eco est de faire de cette quête du lecteur, une expérience de lecture à part entière. Dans Le Nom de la rose, William de Baskerville et son acolyte Adso (le narrateur), se rendent en Italie dans un monastère bénédictin pour un débat théologique mais plusieurs personnes décèdent brutalement dès leur arrivée. Tout l’intérêt de l’intrigue est que William mène l’enquête en exposant un grand nombre de théories qui se basent sur son esprit de déduction, à partir d’hypothèses qui s’appuient sur des observations empiriques. Tout cela dans le contexte du 14ème siècle. Les théories de William prennent donc en compte le mode de vie et la manière de penser de l’époque, et invite donc le lecteur à plonger dans une logique différente. C’est l’occasion pour l’auteur de jongler avec les idées, et ici c’est la méthode scholastique qui l’emporte sur les syllogismes pourtant très en vogue à l’époque ou l’obscurantisme terrifiant que véhiculait l’Inquisition. Le Whodunit historique permet d’expliquer concrètement un contexte, de revisiter des moments d’histoire et entraîne le lecteur à réfléchir au-delà de ce qu’il connaît d’un épisode historique.

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Da Vinci code

Un autre exemple mondialement connu de Whodunit historique est le Da Vinci Code de Dan Brown dans lequel l’auteur part d’une situation présente, la résolution d’un meurtre au Louvre à Paris, pour arriver à un conflit séculaire entre l’Opus Dei et Le Prieuré de Sion quant au possible mariage de Jésus avec Marie Madeleine dans l’histoire de la Bible. L’incroyable succès de ce roman a donné naissance à tout un courant littéraire.

 

Les produits dérivés

L’âge d’or du Whodunit se situe entre les 2 guerres. Très utilisé pendant 30 ans, il a également été très parodié. Des pastiches existent en nombre, et les descendants de Sir Arthur Conan Doyle ont ainsi largement exploité le génie de leur aïeul pour continuer sur le même style à faire exister Sherlock Holmes. On compte également un grand nombre de parodies, les codes du Whodunit et de ses désormais légendaires personnages étant tellement connus qu’ils sont facilement reconnaissables. Soit que les personnages soient directement détournés, ce que l’on voit souvent avec Poirot ou Holmes, soit que la forme du Whodunit en règle général soit mise à mal. Par exemple, le détective Philip Trent créé par Bentley en 1913 est l’enquêteur le plus dépourvu d’esprit logique que le polar ait connu. D’indices évidents il tire des conclusions systématiquement fausses, jusqu’à arrêter un parfait innocent et confier au coupable ses états d’âme quant à l’avancée de l’enquête. De tels romans ont été de gros succès, les amateurs de polars étant ravis de retrouver tous les codes de leur genre littéraire favori, détournés avec humour.

Aujourd’hui le Whodunit continue d’exister et de susciter un vif intérêt. Le cinéma adapte les best-sellers, les auteurs font évoluer le cadre des histoires en élargissant le décor à la rue et au commissariat de police, les séries télévisées policières s’appuient sur les vieilles ficelles du Whodunit pour créer un suspens qui accroche.

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Le Whodunit au théâtre - DR

Il existe en Angleterre et aux Etats-Unis de nombreuses expériences autour du Whodunit. Des restaurants cabaret proposent des soirées participatives où des acteurs exposent une scène de crime et tentent avec l’aide du public, dans un scénario bien ficelé de découvrir l’identité du coupable. Des séjours sont organisés dans des cottages anglais sur le même principe, ces jeux de rôles pouvant durer plusieurs jours dans une ambiance Cluedo. Enfin des croisières sur le même thème sont organisées. Rendez-vous secrets, suspicion maximale, chaque passager a un rôle qu’il doit garder secret, des acteurs sont mélangés à la foule pour brouiller les pistes, des messages attendent régulièrement les protagonistes sous leur oreiller et tout le monde a 7 jours pour découvrir le coupable. Laissez vous tenter…

 

Bibliographie et filmographie

Bibliographie sélective

  • La mystérieuse affaire de Styles 
    Agatha Christie 
    1920
     
  • Trent's Last Case 
    E. C. Bentley's 
    1913
     
  • Unnatural Death
    Dorothy L. Sayers
    1927
     
  • The Greek Coffin Mystery
    Ellery Queen
    1932
     
  • The League of Frightened Men 
    Rex Stout
    1935
     
  • Death from a Top Hat
    Clayton Rawson
    1938
     
  • Lament for a Maker 
    Michael Innes
    1938
     
  • Green for Danger
    Christianna Brand 
    1944
     
  • A Shock to the System
    Simon Brett
    1984
     
  • The Burglar in the Library 
    Lawrence Block
    1997

Filmographie sélective

  • The Kennel Murder Case 
    Michael Curtiz 
    1933
     
  • Deathtrap 
    Sidney Lumet 
    1982
     
  • Thirteen at Dinner 
    Lou Antonio 
    1985
     
  • Murder by Death  
    Robert Moore 
    1976
     
  • Clue  
    Jonathan Lynn 
    1985
     
  • Le Nom de la rose
    Jean Jacques Annaud
    1986
     
  • Widows' Peak 
    John Irvin 
    1994
     
  • Poirot: The Mysterious Affair at Styles
    Ross Devenish 
    2001
     
  • Gosford Park
    Robert Altman
    2001
     
  • Da Vinci code
    Ron Howard
    2006