Robert Boulin

Depuis maintenant plus de 30 ans, le mystère plane sur la disparition de Robert Boulin, ministre du travail à l'époque des faits. Accusé de fraude dans l'affaire des terrains de Ramatuelle qui implique Henri Tournet, Robert Boulin s'est selon les conclusions de l'enquête officielle suicidé par noyade après absorption de Valium dans l'étang de Rambouillet. Sa famille et quelques journalistes ne croient pas à cette hypothèse et tentent de prouver qu'il s'agit d'un meurtre. Retour sur une enquête pas toujours irréprochable.

En 1979, Robert Boulin est ministre du travail pour le gouvernement de Raymond Barre sous la présidence de Valérie Giscard d'Estaing. Il est à l'époque pressenti pour être le futur premier ministre, des rumeurs courent à ce sujet et des jalousies au sein même du RPR se font sentir. Robert Boulin est un ancien résistant, chef du réseau Navarre et engagé volontaire à partir de 1943. Décoré pour son effort de guerre, il entre en politique en 1958, élu député UNR de la Gironde. Il occupe également des fonctions ministérielles durant plus de 15 ans il est tour à tour ministre de la Santé Publique, de l'agriculture, des Relations avec le Parlement, de l'Économie et des Finances. Considéré comme un homme intègre, Robert Boulin est connu pour sa volonté de transparence, sa détermination et son ardeur au travail. Il s'est souvent opposé à Jacques Chirac et Charles Pasqua, dont il critique les méthodes et la gestion du parti.

L'affaire qui agite les médias à son sujet en 79 est celle du terrain de Ramatuelle. IL est accusé par des lettres anonymes envoyées au sièges de différentes rédactions parisiennes, d'avoir acquis illégalement une portion de garrigue à Ramatuelle dans le Var. Boulin se défend vigoureusement au micro d'Europe 1 le 21 octobre 79, clamant qu'il a acheté ce terrain par un acte notarial tout à fait légal, qu'il n'a rien à se reprocher et qu'il a été peut-être même plus honnête que certains le croient. Il rajoute qu'il ne peut pas dire certaines choses au micro. Ces déclarations provoquent une foule de questions et tout le monde s'attend à de surprenantes révélations dans les jours suivants. On apprend que Robert Boulin sort certains dossiers de son coffre, les ramène chez lui. Lors de conversations privées, il fait part à ses divers interlocuteurs de sa volonté de défendre son honneur, il laisse entendre qu'il a de la matière pour ça. Confiant les 1ers jours, Robert Boulin semble subir de lourdes pression puisque sa femme avoue le voir pleurer quelques jours avant sa mort;  Il lui confie sa crainte d'être tué.

Les rumeurs courent sur ce que Boulin sait de financements occultes des partis politiques, spécialement du RPR, et sur ses liens avec Henri Tournet, un homme d'affaire aux valeurs douteuses qui lui a vendu les terrains de Ramatuelle, lui-même relié au milieu de la drogue et à la French Connexion. On parle également de révélations fracassantes au sujet de Paul Nemegyei, un faux médecin roumain exerçant à Paris sous la protection d'un bon nombre de politiques, de Jacques Foccart et des dessous du pouvoir qu'il manipule, et enfin sur Henri Tournet, qui fait le lien entre tous et semble en savoir long sur les milieux politiques français.

C'est dans cette agitation politique et polémique que le corps de Robert Boulin est retrouvé le 30 octobre 79, près de la berge de l'un des étang du parc de Rambouillet.

 

L'enquête officielle

Le corps est retrouvé le 30 octobre 1979 à 8h40 à 5 mètres de la berge, dans un endroit où la profondeur de l'eau est de 50 cm, en position «coffre de voiture». Des traces de Valium sont trouvées dans le corps et il ne faudra qu'un mois au SRPJ de Versailles pour conclure au suicide par noyade.

Des lettres dactylographiées ont été envoyées à plusieurs personnes, elles commencent toutes par: «J'ai décidé de mettre fin à mes jours...». Chacune porte une note manuscrite personnalisée et  la typographie certifie que ces lettres ont été tapées avec la machine à écrire personnelle de Robert Boulin. Une fiche Bristol est également retrouvée dans la voiture de Boulin, il est écrit dessus: «Embrassez éperdument ma femme» ainsi que «la clé de ma voiture est dans ma poche droite». La clé est retrouvée sur le sol.

L'autopsie confirme l'hypothèse du suicide. La presse suit la thèse officielle.

Mais déjà certaines incohérences sont constatées. 

 

Les manquements de l'enquête

Plusieurs anomalies sont constatées dans l'enquête officielle. Certains journalistes et la fille de Robert Boulin, Fabienne Boulin-Burgeat en dressent une liste en 75 points dont certains sont troublants. L'alerte pour les recherches du corps est lancée aux alentours de 6h du matin et le corps retrouvé à 8H40 mais la veille déjà, certains politiques semblent être au courant comme Guy Aubert qui se rend au domicile des Boulin le 29 octobre vers 20h pour annoncer le décès de Robert à sa femme Colette. Personne ne sait alors officiellement où il se trouve. Plusieurs personnes défilent dans le salon des Boulin ce soir là, tous ont accès au bureau et à la machine à écrire de Robert Boulin. Matignon aurait été prévenu du décès entre 2h et 3h du matin.

La veille, Robert Boulin avait quitté son cabinet vers 15h avec des dossiers qu'il avait sorti de son coffre pour les ramener chez lui. Il quitte son domicile peu de temps après, confiant à sa femme qu'il va régler ses affaires, qu'il essaiera de ne pas rentrer tard, et que si c'est le cas, il tentera de la joindre.

Lorsque la famille porte plainte contre X en 1983, on découvre des photos du visage tuméfié de Robert Boulin quelques heures après sa mort. D'après les clichés, l'homme a été passé à tabac, ce qui n'a jamais été mentionné dans la 1ère autopsie. Le corps est exhumé et une seconde autopsie est réalisée. On découvre alors 2 fractures faciales qui confirment la théorie des coups ainsi qu'une blessure au poignet, dont il est certifié par Alain Morlot, le kinésithérapeute de Robert Boulin, qu'il ne l'avait pas en quittant son domicile. La blessure avait été grossièrement masquée par un bracelet d'identification. Par ailleurs, les lividités cadavériques ne correspondent pas à la position dans laquelle le corps a été retrouvé. Cela veut donc dire que le corps a été manipulé après la mort. Une autopsie du cerveau aurait été de rigueur mais les médecins légistes sont arrêtés par le Procureur de la République, qui semble prendre ses ordres de plus haut encore.

On apprend également que ni les poumons, ni l'eau de l'étang, ni le sang de Robert Boulin n'ont été analysés. La théorie de la noyade n'est donc aucunement confirmée et l'on constate des manquements clairs dans l'enquête officielle. Lorsque la famille veut procéder à ces analyses, on s'aperçoit que les échantillons de sang ont disparus, et ce sera bientôt au tour des poumons de s'évaporer dans la nature.

L'analyse de la voiture a également été largement négligée, des traces de boue, des traces de pas, des mégots de Gauloises, des empreintes digitales... autant de preuves qui n'apparaissent nulle part, et font gravement défaut à la reconstitution de la vérité.

Des menaces sont proférées auprès des différents protagonistes du drame. Colette Boulin reçoit à son domicile la visite d'Achille Peretti, alors député RPR qui lui conseille clairement de se taire si elle ne veut pas que Bertrand son fils finisse comme Robert. C'est Alain Morlot, ami de la famille que Colette avait appelé à la rescousse car elle avait peur de cette entrevue, qui confirme ses déclarations.

 

Suite et fin

En 1989, la famille Boulin porte plainte pour destruction de preuves, un non lieu sera rendu en 1991 par la juge Laurence Vichnievsky après 9 jours de consultation du dossier.

En 2002, suite  aux nouveaux éléments apportés par l'émission 90 minutes de Canal+, une nouvelle enquête préliminaire avevc audition de nouveaux témoins est annoncée. Cela rompt la période de prescription annoncée précédemment. Après audition de 28 personnes, le Procureur général de Paris  refuse en 2007 puis en juin 2010 de rouvrir l'enquête.

Un enquête interne a été ouverte pour faire la lumière sur les différentes disparitions de preuves.

 

L'affaire Boulin en quelques dates

  • 30 octobre 1979: Découverte du corps de Robert Boulin à 8h40 dans 50 centimètres d’eau de l’Étang Rompu, près de la forêt de Rambouillet.
  • Novembre 1979: Le SRPJ de Versailles chargé de l’enquête conclut au suicide par noyade après ingestion de Valium.
  • Octobre 1980: Disparition des prélèvements de sang de Robert Boulin
  • Juin 1983: La famille Boulin, conseillée par leur avocat Jacques Vergès, dépose plainte contre X pour homicide volontaire suite à la publication de photos post-mortem troublantes par Paris Match
  • 28 septembre 1983: Maître Vergès demande au juge d’instruction du Tribunal de Versailles, un examen anatomo-pathologique, pour prouver la noyade. Cette analyse ne pourra jamais être effectuée puisque les poumons ont disparu et que les prélèvements d’organes, conservés à l'institut médico-légal seront tous détruits.
  • 16 novembre 1983: Deuxième autopsie à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux, à la demande de la famille, après exhumation du corps. Elle met en évidence la présence de plusieurs fractures au visage. Les légistes constatent que le corps a subi des soins de thanatopraxie et d’embaumement, sans que la famille en soit informée.
  • 15 janvier 1984: Bertrand Boulin déclare à la presse avoir vu des dossiers sortis par son père avant sa mort, en septembre 1979
  • mars 1984: L’affaire Boulin est dépaysée au Tribunal de grande instance de Paris. Le magistrat Yves Corneloup reprend le dossier, en liaison avec la Brigade criminelle.
  • octobre 1985: Découverte d'une écoute téléphonique du maire de Saint-Léger-en-Yvelines démontrant que l’heure de décès de Robert Boulin a été rectifiée sur ordre du Procureur de la République de Versailles
  • 28 octobre 1987: Le juge Corneloup interroge sur commission rogatoire Henri Tournet, l’homme qui a vendu le terrain de Ramatuelle à Robert Boulin, vivant à Ibiza. Malgré les demandes réitérées de la famille à différents ministres de la justice, l’extradition d’Henri Tournet n’a jamais été requise. Il vit aujourd'hui à Santiago du Chili.
  • 8 janvier 1988: James Sarrazin révèle que la position des lividités cadavériques sur le dos de Robert Boulin indique que le corps du ministre a été déplacé après sa mort
  • mars 1988: Le magistrat Alain Verleene reprend le dossier Boulin.
  • juin 1988: La famille Boulin porte plainte pour destruction de preuves
  • 20 septembre 1991: Ordonnance de non-lieu rendue par la juge d’instruction, Laurence Vichnievsky, seulement neuf jours après que le dossier lui a été confié
  • 24 mars 1992: Confirmation du non-lieu par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris
  • 15 décembre 1992: La Cour de cassation confirme le non-lieu, ouvrant un délai de 10 ans avant une éventuelle prescription
  • 4 juillet 1995: La Justice rend une ordonnance de non-lieu suite à la plainte pour « destruction de preuves » déposée par la famille Boulin à la suite de la disparition des prélèvements anatomo-pathologiques
  • 15 janvier 2002: L’émission 90 minutes sur Canal + apporte de nouveaux éléments infirmant la thèse du suicide
  • 30 octobre 2002: La Justice annonce l’audition de nouveaux témoins dans l’affaire Boulin. Cette nouvelle enquête préliminaire interrompt la prescription.
  • 16 octobre 2007: Le procureur général de la Cour d'appel de Paris, Laurent Le Mesle, a rejeté une nouvelle demande de réouverture du dossier effectuée par Fabienne Boulin-Burgeat.
  • 8 juin 2010: Le procureur général de Paris refuse de réouvrir l'enquête, estimant que les éléments apportés par Fabienne Boulin-Burgeat n'apportaient rien de susceptible de motiver la réouverture. Cependant, une enquête interne a été ouverte au sujet de la disparition d'une partie du dossier et des pièces.

Bibliographie

  • Un homme à abattre: Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin
    Benoît Collombat
    Fayard
    Paris
    2007
     
  • Scandale et suicide politiques. Destin croisé de Pierre Bérégovoy et Robert Boulin
    Hamedi Karine
    Thèse de sciences politiques
    L'harmattan
    mai 1999
     
  • Cadavres sous influence : les morts mystérieuses de la Ve République
    Christophe Deloire
    Edition Jean-Claude Lattès
    2003
     
  • Noir silence
    François-Xavier Verschave
    Les arènes
    2001
     
  • L'homme de l'ombre, éléments d'enquête autour de Jacques Foccart
    Pierre Péan
    Fayard
    1990
     
  • Mort d’un ministre
    Patrick Rambaud
    Grasset
    1985
     

Reportages

  • L'émission 90 minutes de Canal+, en 3 parties
     
  • Robert Boulin : au nom du père
     
  • Marie-Pierre Farkas, Jean-Marie Lequertier et Ghislain Delaval