Tommaso Buscetta

Tommaso Buscetta, alias Don Masino, est un personnage fascinant qui a marqué à jamais l’Histoire de la lutte contre la mafia. Tout d’abord parce qu’il fut l’une des figures du milieu, particulièrement actif dans le trafic de cigarettes et de drogue. Son activité s’étendait des Etats-Unis à la Sicile, en passant par l’Amérique du Sud. Mais il resta célèbre avant tout pour son revirement, et sa collaboration avec la police italienne, qui permit l’arrestation de plus de 475 mafieux en 1987.

Tommaso Buscetta naît le 13 juillet 1928 à Palerme en Sicile. Il est le dix-septième enfant d’une famille très pauvre. Sa mère est ménagère tandis que son père travaille dans les vitres. Alors qu’il a déjà deux fils, à seulement 16 ans, il se marie en 1944. Les conditions de vie sont très dures et ne s’améliorent pas avec la défaite de l’Italie durant la Seconde Guerre Mondiale.

Pour gagner sa vie, Buscetta participe à quelques petits trafics, avant de finalement rejoindre le groupe mafieux de son quartier en 1948. Il montre vite ses compétences, notamment par le biais de plusieurs voyages en Amérique du Sud et grimpe progressivement au sein de la hiérarchie. Mais les luttes entre les différentes organisations le rattrapent.

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Tommaso Buscetta

En 1963, Salvatore Greco, l’un des parrains du milieu est victime d’un attentat à la bombe. La guerre des mafias prend de l’ampleur, et les règlements de compte se succèdent. Buscetta décide de quitter l’Italie pour y échapper. Il s’envole donc pour les Etats-Unis la même année. La justice italienne le condamne tout de même pour double meurtre en 1968 par contumace.

Une fois sur le Nouveau Continent, il s’associe avec la puissante famille Gambino dans plusieurs affaires. Après son expérience étasunienne, Buscetta part pour le Brésil, où il monte un puissant trafic de drogue et cigarettes. Celui-ci l’enrichit rapidement grâce aux contacts qu’il a gardé aux Etats-Unis et dans son Italie natale.  Il est alors au sommet de sa carrière. Ses intérêts s’étendent de la Sicile à l’Amérique.

On le surnomme le «Boss des deux mondes». 

 

Victime de la guerre des gangs

Mais le petit empire de Buscetta va s’écrouler aussi vite qu’il s’est construit. En 1972, le «Boss des deux mondes» est arrêté par le gouvernement brésilien. A l’époque celui-ci repose sur l’armée et sur la dictature. Ce qui était un avantage de taille pour un trafiquant devient un inconvénient majeur pour un prisonnier. Buscetta subit durant sa détention la torture. Finalement, les autorités brésiliennes acceptent son extradition vers l’Italie. Il y entame la peine pour laquelle il avait été condamné en 1968 en son absence. C’est la prison à perpétuité. En 1980, alors qu’il est en permission, il parvient à échapper à la surveillance de la police italienne. Cependant sa cavale arrive au pire moment pour lui.

Depuis 1978 la tension entre les différentes mafias siciliennes est à son comble. La violence et les affrontements entre groupes armés sont partout. Finalement, sous l’influence du sanguinaire Salvatore «Toto» Riina, la famille Corleone qu’il dirige décide de  massacrer sans répit ses rivaux. Le meurtre de Stefano Bontade, ennemi juré de Toto Riina, lance en 1981 le début d’une gigantesque guerre des mafias, appelée en Italie, la Mattanza. Malheureusement pour lui, Tommaso Buscetta n’est pas du bon côté. Il est depuis toujours un allié fidèle de Stefano Bontade. Durant l’ensemble de la Mattanza, bon nombre de ses amis sont tués, son camp est dévasté, incapable de réagir. Plus de 400 personnes sont assassinées à Palerme, le berceau de son enfance. Parmi eux 33 membres de sa famille. De peur de subir le même sort, il décide de refuir et de quitter à nouveau son pays. Il repart donc au Brésil.

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Buscetta

 

Il est à nouveau arrêté par les autorités brésiliennes et on lui annonce son retour en Italie en 1984. Il y retrouverait la prison, avec cette fois aucune perspective de sortie. Buscetta est faible, fatigué, lassé des guerres des gangs. Lassé de la mafia aussi, dont il ne voit plus que le côté sanguinaire et meurtrier. En quelques années il a tout perdu. Son argent, ses soutiens, mais aussi et surtout sa famille. L’homme est désespéré. A bout de forces, il tente de se suicider en s’empoisonnant. Sauvé de justesse, il prend une décision qui va changer sa vie et l’Histoire de la Mafia.

Il ne souhaite plus protéger ceux qui lui ont tous pris. Une fois renvoyé en Italie, il fait venir le juge Falconeet lui annonce qu’il a décidé de collaborer avec la justice italienne. 

 

L'informateur indispensable

Giovanni Falcone est un adversaire de longue date de la mafia sicilienne. Mais ses nombreuses tentatives pour démanteler l’organisation criminelle reste jusque là vaines. En 1980, il a tenté d’enrayer un trafic de drogue mené conjointement par la famille Gambino et un parrain nommé Inzerillo. Sans succès. Inzerillo fait même assassiner le juge ayant signé le mandat d’arrêt contre lui. A cause du manque d’informations et du manque de moyens, il paraît impossible de s’attaquer aux grands du crime. Mais la décision de Tommaso Buscetta va radicalement changer la donne.

Celui-ci commence à informer les autorités italiennes sur le fonctionnement de la mafia. Pour la première fois des secrets gardés pendant des années par les mafiosos parviennent aux oreilles des juges. Des informations les plus importantes aux plus anecdotiques. Buscetta informe les juges de l’existence d’une Commission Régionale, chargée de coordonner l’ensemble des activités des familles siciliennes. Il leur apprend également tout sur les rites d’initiation, les normes de l’organisation et ses particularités. La justice italienne récolte plus d’information sur son ennemie intime en plusieurs heures avec Buscetta qu’en plusieurs décennies! Pour la première fois, il paraît possible de faire vaciller la Cosa Nostra.

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Buscetta au maxi-rocès de la mafia

Par ses révélations, Buscetta permet l’arrestation de près de 475 personnes. Falcone décide de la tenue des Maxi-Procès de Palerme. Tommaso Buscetta en est le témoin principal. Il monte à la barre. Les risques sont pour lui importants. Il se met par ses déclarations et leurs conséquences l’ensemble des mafiosos à dos. Malgré le danger, il garde sa ligne de conduite.

«Par le passé, la Cosa Nostra n’avait rien à voir avec l’entité perverse qu’elle est aujourd’hui. […] J’ai décidé de collaborer avec l’Etat pour empêcher que d’autres croient en la dignité et l’honneur de Cosa Nostra. Ces valeurs ont été ensevelies dans une montagne de victimes innocentes.»

Ces personnes ont tué ses enfants, ses parents, ses amis. Il va les faire condamner comme ils le méritent. Finalement, 360 personnes seront condamnées à l’issue des Maxi-Procès, dont Tommaso Buscetta à 3 ans et demi de réclusion.

 

De retour aux Etats-Unis

L’impact de la décision de Tommaso Buscetta ne s’arrête pas à l’Italie. Dans le milieu des années 1980, il accepte d’aider les autorités américaines. Il témoigne lors du procès de la pizza connection, dénonçant ses anciens complices. Une trentaine de personnes sont arrêtées et condamnées.

En récompense de cette décision, les Etats-Unis autorisent Tommaso Buscetta à s’installer sur leur territoire, et à bénéficier de la protection des témoins. Pour assurer sa tranquillité et son anonymat, il subit une opération de chirurgie esthétique. Mais il n’arrête pas son combat contre la mafia pour autant. Il témoigne souvent pour des journalistes. Il apparaît dans des documentaires où son image est brouillée ou pixellisée. Le plus célèbre de ses entretiens est celui qu’il eut avec Pino Arlacchi, lequel publie en 1996 Buscetta: La Mafia par l’un des siens. Dans ce livre, Buscetta retrace toute sa vie, et explique ses choix, notamment celui de collaborer avec la justice italienne.

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La mafia par l'un des siens

Cependant, en 1992, le juge Giovanni Falcone, avec qui il a travaillé toutes ces années, est finalement assassiné avec sa femme par une bombe déposée par la mafia. Il décide alors de profiter de la sécurité nouvelle dont il bénéficie pour aller encore plus loin dans ses accusations. Alors qu’il niait ce fait dans les années 1980, il avoue au début des années 1990 les liens forts qui existaient entre la mafia et de grands politiciens italiens. Ces nouvelles révélations du Don Masino mettent en cause des hommes puissants, dont Giulio Andreotti, ancien Premier Ministre!

Mais la plus grande victoire de Tommaso Buscetta est certainement dans sa fin. Il meurt en effet d’un cancer en 2001 dans sa maison de New York. Après une vie agitée par les meurtres et les règlements de compte, il aura finalement passé la fin de sa vie en toute tranquillité.

 

Tommaso Buscetta en quelques dates

  • 1928 : Naissance à Palerme. Il est le dernier de 17 enfants.
  • 1948 : Entrée dans la mafia, au travers du gang de Porto Nuova, celui de son quartier.
  • 1968 : Condamnation in absentia pour double meurtre à perpétuité par la justice italienne.
  • 1971 : Rencontre de Cristina, jeune Brésilienne sur la plage de Copacabana. Elle sera sa compagne jusqu’à la fin.
  • 1972 : Arrestation par les Brésiliens qui lui font subir la torture. Renvoyé en Italie où il commence à purger sa peine pour perpétuité.
  • 1980 : Evasion, puis retour vers le Brésil l’année suivant pour échapper à la Manchetta qui lui tuera 33 membres de sa famille, dont son gendre, deux de ses fils, et deux de ses petits-enfants.
  • 1984 : Décide de collaborer avec le juge Falcone.
  • 1987 : Maxi-Procès de Palerme, qui comptent 476 accusés, arrêtés grâce aux révélations de Buscetta.
  • 1992 : Installé aux Etats-Unis depuis quelques années, apprend la mort de Falcone. Il décide alors de révéler les liens entre mafia et politique attaquant même Giulio Andreotti.
  • 2001 : Mort d’un cancer dans sa propriété de New York, alors qu’il bénéficie de la protection des témoins.

Bibliographie et filmographie

Livres

  • Buscetta: la mafia par l’un des siens,
    Tommaso Buscetta et Pino Arlacchi,
    Editions du Félin, 1996.
     
  • Excellent Cadavers: The Mafia and the Death of the First Italian Republic,
    Alexander Stille,
    Pantheon Books, 1995.

Film

  • Excellent Cadavers,
    dirigé par Ricky Tognazzi,
    HBO Studios, 1999.